A La Courneuve, grand plein d’Humanité

Avec près d’un demi-million de participants chaque année, elle représente le plus gros évènement culturel de France. Bientôt quatre-vingt-dix ans que la Fête de l’Humanité s’impose comme le rendez-vous populaire et engagé des citoyens, des militants et des figures de la gauche. Un million de participants après la Libération en 1945, Youri Gagarine, un défilé Yves-Saint-Laurent sur sa Grande Scène ou encore le premier débat qui rassemble toute la gauche en 2007 avec Olivier Besancenot, Cécile Duflot, Marie-George Buffet et François Hollande : la Fête de l’Huma ne se refuse rien. Mais au terme d’une année saturée de violences sociales, politiques et policières et dans le contexte de crise du journal l’Humanité, Le Claque est allé prendre la température de la Fête.

Dès le vendredi, jour d’ouverture, l’atmosphère laisse présager un week-end électrique. Le soleil tape fort et les allées du Parc Georges-Valbon renommées « Simone de Beauvoir », « Muhammed Ali » ou « Jean Jaurès » pour l’occasion, sont déjà pleines à craquer. Les symboles, les couleurs, les odeurs, les sons : on ne sait pas où donner de la tête. Chaque département et de très nombreux pays déploient leur stand pour le week-end. Espace Panafricain, Front Populaire de Turquie, Stand cubain, PT Belge, PC Vietnamien… On peut faire le tour du monde sans quitter La Courneuve.

Mais si la Fête de l’Humanité est une expédition culturelle, elle est aussi et surtout un tour du monde des engagements. Pendant trois jours, ce rassemblement devient l’épicentre des luttes animant notre pays et le monde entier. En témoigne un débat musclé sur la réforme des retraites avec la présence inédite d’un membre du gouvernement face au secrétaire général de la CGT dont nous avons retracé pour vous les grandes lignes. Autour de ces luttes, les représentants de la gauche jouent souvent la carte de l’union. Réunis lors d’un débat de clôture de la Fête, ces derniers se sont accordés sur la nécessité de combattre ensemble. Paroles en l’air pour faire bonne figure ou réelle volonté politique ? Le Claque vous fait le condensé de ces trois jours de fête… et de débat.

Mathilde Normand pour La Fête de l’Humanité

Les symboles sont partout. Sur les visages des prisonniers politiques qui guettent les allées du haut des affiches. Sur les anciennes Unes de l’Huma qui trainent un peu partout. Sur les T-shirts même. Souvent, une simple table suffit pour improviser un stand comme ceux qui recueillent des signatures pour ADP. Une dizaine en tout. D’autres batailles se jouent dans les allées du parc. Partout apparait « Hôpital public en danger ». Les petits stands font échos aux dizaines de débats organisés sur le sujet. Pendant ces trois jours, la Fête est le cœur battant de la mobilisation et devient le haut-parleur de tous ceux qui tirent la sonnette d’alarme. Dans l’édition qui a suivi la Fête, Maurice Ulrich, figure incontournable du journal a écrit « La fête brasse toutes les questions, les mélange, les fait rebondir ». Rien de plus vrai avec cette variété de thèmes et la richesse avec laquelle ils sont débattus.

L’Humanité

 Des scènes sont improvisées un peu partout. On y parle économie avec les Thomas, Porcher ou Picketty. On y voit des films engagés comme un certain « On va tout péter » de Lech Kowalski qui a suivi des salariés de la GM&S de La Souterraine en lutte pour la survie de leur usine. On y célèbre la Révolution du sourire avec une soirée de solidarité envers l’Algérie. L’occasion de faire le point sur le bras de fer qui oppose une grande partie du peuple au pouvoir depuis des mois. C’est une même verve qui anime les défenseurs du peuple palestinien à l’instar de l’ancien prisonnier politique Salah Hamouri. Nul besoin de stand parfois, comme pour porter haut les valeurs du Mouvement LGBTQI+. 1500 personnes ont défilé avec fierté, habillant les allées de drapeaux arc-en-ciel afin de commémorer les émeutes de Stonewall (1969) et exprimer les revendications politiques du Mouvement.

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Tous ces stands, ces défilés festifs et ces débats improvisés viennent compléter les lieux d’engagements et de réflexion emblématiques de la Fête. Si la Grande Scène met le public en feu avec les nombreux artistes qu’elle accueille, c’est aussi sur son planché que Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, a appelé la gauche à écrire « un programme en commun ». Sur son planché aussi que l’ex-présidente du Brésil Dilma Rousseff est venue plaider la cause du président Lula, dans les geôles du pouvoir d’extrême droite de Bolsonaro. Sa visite ne fait suite à aucun protocole. Pas besoin de ça pour celle qui se sent comme chez elle à la Fête de l’Huma et qui a, en français, livré un discours fort contre la situation actuelle de son pays.

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Pas moins incontournable, c’est l’Agora qui représente « la vitrine des grands combats du journal ». Impossible de passer à côté du plus grand chapiteau de la Fête sous lequel les journalistes de l’Huma et de l’Huma Dimanche animent les débats les plus brûlants. Ceux qui incarnent les combats sociaux et politiques de notre temps y ont carte blanche. Le gilet jaune Jérôme Rodrigues a débattu avec Geneviève Legay, militante pour l’association Attac et Emmanuel Vire, secrétaire général du SNJ-CGT. Tous trois se font les porte-voix des violences policières qui ont marqué ces derniers mois. Ils se font également l’écho du triste sort d’Adama Traoré, de Steve Caniço et de Zineb Redouane.

Le samedi, plusieurs responsables d’ONG s’y retrouvent. Les voix s’unissent pour dénoncer la situation exécrable et les nombreuses violations du droit international. La criminalisation des actions de solidarités mise en place par les partisans d’une Europe des barrières n’est pas pour faciliter la tâche de ceux qui se battent pour les droits des réfugiés. On rappelle d’ailleurs le sort qui a été réservé à Pia Klemp et Carola Rackete, poursuivies par la justice italienne pour « aide à l’immigration illégale ».

L’Agora accueille parfois des invités surpris. La marche pour le climat, partie défiler un peu plus tôt dans les allées du parc s’arrête sous le chapiteau muni d’un Macron la tête en bas. Encore un coup des « décrocheurs », ces militants écologistes qui font tourner la tête du président. Si début septembre, huit d’entre eux étaient jugés devant la 16e chambre correctionnelle de Paris pour « Vol en réunion », ces derniers ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin pour crier la nécessité d’unir combats sociaux et climatiques et pour que Mr. Macron remette son discours sur le climat… à l’endroit.

C’est d’ailleurs à l’Agora que s’est déroulé l’évènement le plus attendu. Pour la première fois, un membre de l’exécutif accepte de se voir porter la contradiction par la CGT. Animé par Patrick Apel-Muller et Sébastien Crépel, deux figures de l’Humanité, la rencontre intitulée « Retraites, vous avez dit réformes ? » réunie Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT et le haut-commissaire à la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye. L’accueil musclé réservé à ce dernier, laissa ensuite place au débat d’idées, arguments contre arguments. Au lendemain d’une journée de mobilisation très suivie des agents de la RATP, le tout nouveau membre du gouvernement est venu défendre son projet de « retraite universelle », basé sur un système à points

. « La solidarité professionnelle l’a emporté sur la solidarité universelle et nous avons aujourd’hui 42 régimes de retraite qui posent un problème d’équité » avance Jean-Paul Delevoye. Si le chef de file de la CGT partage l’ambition d’une meilleure retraite pour les carrières saccadées, il combat néanmoins la philosophie du projet de loi : « Qui va définir la valeur du point ? Est-ce qu’il ne va pas baisser au nom de la réduction des dépenses publiques ? » questionne le syndicaliste. Pour Philippe Martinez, aucune proposition de la CGT n’est reprise dans le projet de loi, faisant de l’écoute des syndicats prôné par le gouvernement un simple artifice de communication. Le syndicat propose la réintroduction de plus de solidarité dans le système actuel, Philippe Martinez illustre : « les employeurs sont exonérés d’un bon nombre de cotisations sociales : il faut les rétablir ».

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 « Le premier ministre a dit que le projet de loi serait voté à la fin du premier semestre 2020 » annonce le haut-commissaire Delevoye. Le secrétaire général de la CGT assure vouloir allier « urgences sociales et climatiques » avant de se donner « rendez-vous dans la rue très prochainement ».

Les discussions ne se limitent pas à des oppositions entre politiques gouvernementales et volontés de progrès social. Les forces de gauche elles-mêmes débâtent et confrontent leurs projets, leurs stratégies.Le parc Georges-Valbon devient ainsi, le temps d’un week-end, le centre névralgique des organisations politiques de gauche. De Lutte Ouvrière au Parti Socialiste nombre de sympathisants, militants et dirigeants répondent présents, mais cette diversité n’est en rien signe d’union. Après des élections européennes – où le total des gauches peine à dépasser 30% des suffrages – le temps n’est pas à l’alégresse des jours heureux mais à la réflexion stratégique de part et d’autre en vue des municipales et des combats sociaux annoncés. Plus aucun parti de gauche n’est en capacité à lui seul de représenter une alternative à la majorité présidentielle et à l’extrême droite.

Avant de quitter le Courneuve, les représentants des principales forces politiques de gauche se réunissent sous l’Agora pour « Re-faire révolution ? ». Fabien Roussel, député et secrétaire national du PCF, Clémentine Autain, députée LFI, Adrien Quatennens, coordinateur de la FI et député, Sandra Regol, porte-parole d’EELV, Olivier Faure, député et premier secrétaire du Parti socialiste sont présents à l’occasion de ce dimanche de clôture.

Tous sont venus, à la recherche sans doute d’une nouvelle dynamique. Lors de sa première prise de parole, le premier secrétaire du Parti Communiste répète son appel au rassemblement : « Cette double urgence, de l’urgence climatique et de l’urgence sociale, il faut qu’on les porte ensemble ! ».

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Le mouvement né le 17 novembre dernier a été abordé dès les prémices de cette réunion publique, Olivier Faure, après avoir essuyé quelques hués, confie : « Les Gilets Jaunes ont été une claque […] parce que ce mouvement social ne s’est pas tourné spontanément vers la gauche ». Poursuivant sur ce constat, il revient sur le mouvement « Mee too » et la marche des jeunes pour le climat comme symptômes d’une gauche qui n’est plus le réceptacle des colères et aspirations populaires. Le constat est là : la moitié des inscrits sur les listes électorales ne s’est pas déplacée en mai dernier. C’est à cette France désenchantée que les représentants présents entendent s’adresser. De quelle manière ? Avec quel(s) projet(s) ?

« La gauche qui n’est pas en forme a tendance à énormément parler d’unité […] au détriment du débat d’idées » avertie Sandra Regol d’Europe Ecologie – Les Verts.

Le débat se focalise quelques instants sur la nécessité pour les uns de reconstruire le clivage droite/gauche à l’image de Clémentine Autain et d’Olivier Faure et la nécessité, pour d’autres, de s’adresser au peuple, sans mettre en avant une étiquette comme Adrien Quatennens dont l’ambition est de « fédérer le peuple ».

 Une discussion davantage stratégique que programmatique, ayant le mérite de constater les divergences d’approche de chacun. Chaque dirigeant exprime ses vœux de poursuite des échanges : réelle volonté politique ou vaine parole de circonstance ? La campagne des élections municipales de mars 2020 nous l’indiquera rapidement.

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