Aéroports de Paris, le pouvoir populaire face à Macron

Alors que le compteur de signatures en faveur du Referendum d’Initiative Partagée contre la privatisation d’ADP approche des 350 000 sur les 4,7 millions dont il a besoin pour être enclenché, revenons sur toute cette affaire.

Qu’est-ce qu’ADP ?

Bien que l’on soit aujourd’hui familier avec ces trois lettres qui reviennent régulièrement dans le débat public, il me semble important de rappeler ce qui se trouve derrière cet acronyme.

Groupe ADP – © Groupe ADP

Fondé en 1945, le Groupe ADP, anciennement Aéroports de Paris, est l’entreprise qui – comme son nom l’indique – administre, gère et exploite les différents aéroports de Paris (Orly, CDG, Le Bourget, etc.). Fondé par le Gouvernement Provisoire de la République Française, il s’agissait de réunir sous une seule égide le développement du milieu aéroportuaire de la région parisienne. Cet objectif aura été bien rempli avec le développement d’aéroports déjà existants (Orly), la reconstruction de certains (Le Bourget) et la construction du plus grand aéroport français et deuxième plateforme de communication aéroportuaire européenne : Roissy-Charles de Gaulle.

Entre juillet 2005 et juin 2006, l’établissement public autonome qu’est Aéroports de Paris est transformé en société anonyme et entre en bourse sous le nom de Groupe ADP. Une partie de l’entreprise est privatisée mais l’Etat Français en reste propriétaire à hauteur de 67%.

Sous cette nouvelle identité et ce nouveau type de fonctionnement l’entreprise française se diversifie, met en place des partenariats avec des entreprises étrangères, exploite des aéroports à l’étranger, passe des contrats avec des compagnies aériennes, recueille 281,4 millions de passagers et devient en 2018 le numéro un mondial de la gestion aéroportuaire.[1] En bref, l’entreprise est plus florissante, bénéficiaire et très rentable pour l’Etat français.

Quelle privatisation ?

Alors qu’aujourd’hui l’Etat ne détient plus que 50,6% d’ADP, il est prévu d’ouvrir à une privatisation totale sous la supervision de la Bank of America-Merrill Lynch qui ferait passer les possessions de l’Etat en-dessous de 50%. Cela nécessite alors une loi, puisqu’il s’agit là de la privatisation totale d’un bien de l’Etat.

Une fois tout cela posé, on peut se demander pourquoi l’Etat décide de privatiser un bien public. En effet, si généralement l’argument des coûts et de la non-rentabilité des entreprises d’Etat est invoquée, ici cela n’a pas lieu d’être : il s’agit de l’un des plus gros groupes aéroportuaires au monde, très rentable et dont la privatisation aujourd’hui priverait l’Etat de gros retours sur investissements. Surtout lorsque l’on voit l’échec et le recul des autorités sur le dossier de la privatisation de l’aéroport Toulouse Blagnac[2].

Un argument souvent invoqué par l’opposition est également le fait qu’il s’agisse là de la privatisation d’un patrimoine public, et donc que l’on spolie les français, les citoyens, d’un de leur bien. Souvent cela est mis en lien avec la privatisation des autoroutes – et bientôt peut-être des routes nationales[3] –, privatisation pour laquelle les forces de gauche n’ont pas de mots assez durs.

Si le Conseil Constitutionnel a jugé favorablement de la constitutionalité de cette loi, il est néanmoins un argument que l’on utilise assez peu. En effet, bien que l’on spolie les français de leur bien au profit de la finance, bien que l’on vende à perte un « joyau » économique, on privatise également une frontière. Il faut rappeler que les aéroports sont des frontières, les douanes y sévissent, les passagers viennent, quittent ou bien n’ont que de simples communications dans l’aéroport, mais toutes ces personnes arrivent sur le territoire français depuis l’étranger (le plus souvent) et la frontière française se situe bien dans l’enceinte des aéroports de Paris.

On peut légitimement s’interroger sur la pertinence, la fiabilité et l’intelligence de livrer des frontières françaises à des intérêts privés. Certains pourront arguer que l’on ne privatise pas la frontière mais seulement le lieu et les bâtiments de l’aéroport, mais dans les faits, une entreprise possédera une frontière française, engageant toujours plus le pays dans une dystopie ultra-libérale.

Le RIP comme riposte ?

Issu de la révision constitutionnelle de 2008 durant la présidence Sarkozy mais applicable seulement depuis 2015, le Referendum d’Initiative Partagée nécessite la participation de 1/5ème des parlementaires français (soit minimum 185 d’entre eux) et le soutien de 1/10ème du corps électoral (soit minimum 4,7 millions de français environ) avant de pouvoir être mis en place. Or le 10 avril 2019, 248 parlementaires Communistes, Insoumis, Socialistes et Républicains de l’Assemblée Nationale et du Sénat ont déposé un projet de RIP pour amener à la création d’une loi reconnaissant le Groupe ADP comme un service public. Cela dans le but avoué de contrecarrer les projets du gouvernement.

François Ruffin présentant l’affiche en faveur du RIP dont il est à l’origine – © France 3 Régions Hauts-de-France

Il est intéressant de noter que cet instrument, déjà tenté par le groupe socialiste contre la réforme de l’ISF mais qui n’avait pas été suivi par assez de parlementaires, est pris en main par les politiques après la séquence politique des Gilets Jaunes. Nul doute que les revendications démocratiques de ce mouvement et ses aspirations à plus de lien entre citoyens et politiques ont pu accélérer le recours à cet outil. En effet, la demande des Gilets Jaunes pour la mise en place d’un RIC (Referendum d’Initiative Citoyenne, on en a fait un article ici) a vraisemblablement laissée quelques traces et on voit ici le premier recours à un referendum initié par un contre-pouvoir. Tout cela ne réduit néanmoins en rien l’action politique des parlementaires.

L’alliance des groupes d’oppositions, plus ou moins radicale, à la politique d’Emmanuel Macron permet ainsi l’émergence d’un possible premier véritable coup d’arrêt de celle-ci. Après les échecs électoraux de la gauche radicale, ses difficultés de mobilisation et son incapacité à emmener les gens dans la rue, c’est peut-être ici la première victoire possible contre la politique antisociale et ultralibérale du gouvernement d’Emmanuel Macron.

Pour apporter sa signature au RIP, c’est par ici.


[1] HEGUY Jean-Baptiste. Groupe ADP : numéro mondial de la gestion aéroportuaire en 2018. Air et Cosmos. 2019.

[2] COLIN Béatrice. La privatisation de l’aéroport de Toulouse, validée par Macron, est un « échec » à ne pas reproduire, juge la Cour des Comptes. 20 Minutes. 2018.
CASSIA Paul. Halte à la privatisation de l’aéroport de Paris ! Le blog de Médiapart. 2019.

[3] PEILLON Luc. Une privatisation des routes nationales est-elle envisagée par le gouvernement ? CheckNews.fr. 2019.

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