Où va siéger l’extrême-droite européenne ?

« L’échec de Le Pen à Bruxelles » (BFM TV), « Echec pour Marine Le Pen et Matteo Salvini » (Marianne) « Le Rassemblement national échoue à constituer un super-groupe » (L’Obs). A la lecture de ces titres, on reste dubitatif quant au traitement que la presse française réserve au groupe Identité et Démocratie, faisant presque oublier que le groupe formé par le RN rassemble 73 députés européens. Certes, il n’est que le sixième groupe parlementaire en terme de membres, derrière le PPE, S&D, le nouveau groupe centriste (Renew Europe), et presque à égalité avec l’ECR (conservateurs et extrême-droite) et avec l’alliance des Verts et des régionalistes. En ce sens, il se place néanmoins assez loin devant le groupe de gauche radicale et écologiste (GUE/NGL). Si on ne peut pas parler de victoire fracassante, l’échec est tout de même à relativiser.

Seulement, ce groupe tant mis en avant par la presse française (ce qui peut s’entendre étant donnée le rôle du RN et le poids de Salvini), ne rassemble pas l’ensemble des élus d’extrême-droite au Parlement européenn. En effet, ces derniers se sont répartis en de nombreux groupes et semblent bien divisés. Différents degrés d’euroscepticisme, concurrences nationales, mauvaise image de tel potentiel partenaire, position face au libéralisme économique sont autant de critères qui expliquent cet éparpillement et la difficulté de forger des ententes à cette échelle.

A défaut d’avoir formé un unique « super-groupe », l’extrême-droite est donc éparpillée dans plusieurs ensembles au Parlement européen… Petit panorama.

Identité et Démocratie sur les cendres d’Europe des nations et des libertés

Le nouveau groupe fondé par les députés du Rassemblement national et la Ligue de Salvini (qui en forment les deux-tiers) vient de l’ancien groupe d’extrême-droite Europe des Nations et des Libertés dont les deux partis mentionnés étaient les piliers, avec le PVV néerlandais et le Vlaams Belang belge. Néanmoins, leur nette progression électorale permet de passer de 36 à 73 élus entre 2014 à 2019, belle consolation à défaut de super-groupe …

Il gagne notamment en Estonie où le Parti Populaire Conservateur a fait une véritable percée (12.72%) et en République Tchèque avec Libertés et Démocratie Directe qui obtient ses deux premiers élus dans cette institution. En Belgique le très radical Vlaams Belang se relève avec force d’une période de crise[1] et les Vrais Finlandais se maintiennent par rapport à 2014 même s’ils perdent globalement en dynamique depuis leur participation au gouvernement conservateur duquel ils ont fini par sortir au prix d’une scission.

Néanmoins, les futurs membres d’Identité et Démocratie ont connu des revers et des résultats en dessous de leurs pronostics. Le troisième partenaire important du groupe, Alternative pour l’Allemagne, résurgence de l’extrême-droite allemande dont l’histoire est chahutée, obtient 11 députés (mais la proportionnelle est intégrale, sans seuil, et le nombre de députés réservés à l’Allemagne élevé) a fait un score en dessous de leurs attentes (un peu plus de 10%).

Le Pen / Wilders (PVV) / Strache (FPÖ) en 2016.

En effet, si le groupe a revu sa composition à la baisse, c’est aussi parce que certains de ses partenaires historiques ont connu des résultats en deçà des prévisions. C’est notamment le cas du FPÖ autrichien dont une des figures centrales, le ministre de l’intérieur Heinz-Christian Strache, a été touchée par un scandale la semaine avant les élections (« Ibizagate »). Le parti perd ainsi 4 points par rapport aux sondages, atteignant presque les 20% (!), et perd un député par rapport aux élections de 2014. De même, l’allié néerlandais, Geert Wilders et le Parti de la Liberté (PVV) perd dix points par rapport à 2014 et ses 4 députés, tombant à 3.53%. Mais contrairement à l’analyse de Cohen face à Bardella[2], ce n’est pas une chute de l’extrême-droite aux Pays-Bas mais une chute du PVV, puisqu’il est remplacé par un autre parti. Il en va de même pour le Parti Populaire Danois qui était arrivé en tête en 2014 et chute de 16 points dans une descente confirmée aux élections législatives de juin 2019 où ils passent de 20% en 2015 à 8.73%.

Le Brexit et Europe de la Liberté et de la Démocratie Directe

Les termes « liberté » et « démocratie » sont souvent utilisés par les partis d’extrême droite[3], si bien qu’EFD² s’en fait le fanal avec un nom éloquent en la matière. Le groupe accueillait Debout la France et Les Patriotes pendant la précédente législature, mais également le Mouvement 5 Etoiles. C’est d’ailleurs autour de ce dernier parti que tourne ce groupe de 44 élus rassemblant seulement trois formations. Mais le M5S, malgré son alliance avec la Ligue et quelques positions hostiles sur l’immigration, est difficilement assimilable à l’extrême-droite. Il n’en va pas de même pour le Parti du Brexit de Nigel Farage.

Nigel Farage, leader du Brexit Party, avril 2019.

L’ancien leader du parti UKIP qui avait porté haut l’étendard du Brexit s’était mis en retrait après la victoire du « Leave », estimant son devoir accompli. UKIP avait d’ailleurs périclité, son mot d’ordre perdant de sa superbe après la rupture avec l’Union européenne. Néanmoins, les négociations piétinant et la probabilité d’un nouveau référendum ou d’un Brexit dur apparaissant, Farage reprit son activité en fondant en février 2019 le Brexit Party qui parvint à réaliser une montée vertigineuse dans les sondages en peu de temps, si bien qu’il devient le premier parti du Royaume-Uni aux élections européennes avec 31.6% des voix et 29 députés.

Orban veut rester au PPE

Viktor Orban au Parlement européenne le 11/09/2018 (France 24)
Campagne officielle contre Juncker et Georges Soros, milliardaire et bête noire d’Orban, sous fond de complotisme…

Le truculent premier ministre hongrois Viktor Orban demeure l’allié gênant dont la droite européenne peut difficilement se passer. En effet, à la veille des élections, le FIDESZ était menacé d’exclusion du groupe, mais son poids n’est pas négligeable. Bien que la Hongrie ne puisse pas envoyer un nombre très important d’élus, une victoire à 52.56% des suffrages (score du FIDESZ en 2019) apporte 13 députés au PPE, soit 7% du groupe. On comprend pourquoi Nicolas Sarkozy a mis à profit ses talents d’avocat pour une défense acharnée de son ami hongrois. Pour l’instant, le FIDESZ reste « suspendu » du groupe mais compte y rester : le cas sera tranché à l’automne. Si quelques analystes rechignent à le qualifier d’extrême-droite, ses méthodes autoritaires, sa politique xénophobe, son nationalisme exacerbé parfois mâtiné d’antisémitisme, font que le premier ministre hongrois peut aisément être classé de ce côté de l’échiquier. Certes, il y a plus radical que lui avec le Jobbik, dont il a par ailleurs siphonné une bonne partie des voix.

Conservateurs et réformistes européens

C’était jusqu’alors le groupe européen des Torries qui refusaient de siéger avec les autres conservateurs, voulant garder leur image eurosceptique et une indépendance un peu marquée par le jingoïsme. Néanmoins, la déroute électorale du parti de Theresa May sous fond de Brexit qui s’enlise, rendent les conservateurs anglais bien minoritaires en son sein. Le groupe est ainsi un attrape-tout manquant de cohérence, où se rassemblent néanmoins des partis très eurosceptiques, conservateurs et attachés au libre-échange, ce en quoi ils peuvent avoir des divergences avec Identité et Démocratie favorable au protectionnisme.

Le parti pivot, avec 26 députés sur 77, est Droit et Justice qui dirige actuellement la Pologne dans une direction ultra-conservatrice. Ils se sont d’ailleurs associés avec de nombreux partis nationalistes d’Europe de l’est comme les nationalistes bulgares (Mouvement national bulgare), croates (Parti conservateur), lettons (qui ont fait un score élevé à ces élections, 16.9%). C’est ici que le manque de cohérence du groupe est à pointer car la plupart des pays de l’est sont représentés en son sein, mais pour la République Tchèque, la Slovaquie ou la Lituanie, c’est davantage par des partis libéraux-conservateurs eurosceptiques que des partis d’extrême-droite – comme le sont ceux évoqués plus haut – qui l’ont rejoint.

Santiago Abascal (VOX) en meeting à Murcie, avril 2019.

Mais le groupe rassemble également à l’ouest, notamment par l’accueil des nouvelles formations d’extrême-droite. VOX, le parti espagnol qui a fait une entrée fracassante dans la vie politique d’un pays soi-disant imperméable à l’extrême-droite, lors des élections andalouses de 2018, apporte trois députés au groupe.

L’extrême-droite grecque orthodoxe dont le parti LAOS s’était écroulé après avoir participé au gouvernement et sans résistance face à la montée d’Aube Dorée, revient dans le jeu politique avec le nouveau venu Solution Grecque (4.18%).

C’est aussi dans ce groupe qu’on retrouve le Forum pour la Démocratie néerlandais, prenant la place du PVV à l’extrême droite des Pays-Bas. Cette fulgurante ascension avait pu être remarquée lors des élections provinciales de 2019, quand ce parti qui avait fait à peine plus de 1% aux élections législatives de 2017 devenait le premier parti lors de cette échéance. Avec près de 11% des voix, le mouvement de Thierry Baudet obtient 3 députés européens.

Thierry Baudet du Forum pour la Démocratie (Le Soir, 03/2019).

Des partis installés depuis plus longtemps comme les Démocrates suédois (15.34%, 3 sièges) ou les néo-fascistes des Fratelli d’Italia issus du MSI, arborant toujours la flamme tricolore adoptée par le FN (6.44%, 5 sièges), sont aussi membres de ce groupe hétéroclite. La N-Va (Nouvelle alliance flamande), parti indépendantiste flamand moins radical que la Vlaams Belang, est aussi à ECR. Son classement à l’extrême-droite reste soumis à caution, mais il louvoie parfois de ce côté par certaines positions xénophobes.

Les infréquentables non-inscrits

Kotleba passe en revue sa milice … (Ouest-France, 03/2016)

Enfin, l’extrême-droite la plus radicale, souvent proche des idées fascistes et néonazies, demeure infréquentable. Rappelons l’existence du député allemand néonazi Udo Voigt (NPD) qui faisait partie de ces élus non-inscrits de 2014 à 2019. On retrouve ainsi les afficionados des actions coup de poing, des sorties xénophobes et antisémites, et des milices comme Aube Dorée (Grèce), le Jobbik hongrois (ces élections constituent un revers, le parti tombant  à 6.34%, suite à une scission en 2018, le MHM, qui s’était présenté également). Dans cette mouvance, le parti le plus puissant est le Parti Populaire « Notre Slovaquie » de Kotleba, ultra violent et néonazi, qui atteint les 10% (2 élus) dans la lignée de sa percée aux élections législatives.[4] Notons que si le parti-frère d’Aube Dorée à Chypre, le Front Populaire National (ELAM), n’a pas obtenu d’élus, il a atteint 8.35% des voix et a ainsi doublé son score.

Les espoirs de Steve Bannon, comme ceux de Marine Le Pen, sont donc déçus, il n’y aura pas de « super-groupe » européen rassemblant l’extrême-droite. Néanmoins, cette dispersion ne doit pas occulter les gains de l’alliance Identité et Démocratie et le nombre important de députés d’extrême-droite qui sont arrivés à Strasbourg suite aux élections de 2019.

Source : François Robinet.

[1] Parti indépendantiste flamand, le Vlaams Belang périclitait depuis 2011 en étant concurrencé par la N-Va qui reste le premier parti de Flandre. Néanmoins, avec son très bon score aux élections européennes (19.08% en Flandre) et fédérales (le même jour, 18.65% en Flandre), le Vlaams Belang devient un concurrent sérieux à la N-Va.

[2] Voir C à Vous, 28/05/2019. Cohen présente la chute de l’extrême-droite aux Pays-Bas.

[3] Liberté : Parti de la Liberté (PVV, Pays-Bas), Parti de la Liberté d’Autriche (FPÖ). Démocratie : Forum pour la Démocratie (Pays-Bas), Les Démocrates Suédois …

[4] En 2106, le parti obtient 8% des voix et 14 députés. Son leader dirige la région Banska Bystrica dans le centre du pays.

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