Woodstaco 2019, Chapitre VIII . « J’ai souffert la même chose que des milliers de personnes à cause du fascisme. »

Se remplir les oreilles à l’autre bout du monde, Chapitre VIII, un entretien avec Mauricio Redolés, auteur-compositeur.

 

Dimanche 13 janvier, en fin d’après-midi, le dernier concert de la scène Rock vient de prendre fin. Le public est encore en train d’applaudir et de siffler lorsque Mauricio Redolés descend prudemment l’escalier pour gagner les loges. Appuyé sur sa canne, il est entouré de ses musiciens dont l’un lui tient le bras.

Arrivé en bas des marches, il prend le temps de faire quelques photos avec un ou deux admirateurs, de serrer les mains des spectateurs qui sont venus le féliciter jusqu’à l’entrée des loges avant de nous entraîner dans un endroit plus calme. Il marche lentement, avec précaution jusqu’à un petit canapé. Il adresse quelques mots à sa compagne, à sa fille, avant de nous faire signe de nous approcher et de nous asseoir à ses côtés. Il prend une grande respiration, nous sourit. L’entretien peut commencer.
« J’ai souffert la même chose que des milliers de personnes à cause du fascisme. » Dans un souffle, il évoque sa vie avant la poésie et la musique. Il a 17 ans et milite aux Jeunesses Communistes lorsque Salvador Allende est élu. Puis, trois ans après, lors du coup d’Etat militaire, il est jeté en prison. Torturé pendant deux ans, il écrira plus tard une chanson à son bourreau (Triste funcionario policial, Triste fonctionnaire policier). En 1975, il prend le chemin de l’exil.

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Mauricio Redolés et ses musiciens en 2003.

À 22 ans, il arrive ainsi en Angleterre. Il va passer dix ans au Royaume-Uni, étudiant la sociologie et écrivant ses premiers poèmes. Il publie plusieurs recueils, Poemas Urgentes (Poèmes Urgents, 1982), Poema homenaje a los caballos muertos en las cien mil batallas más importantes de la historia de caballos (Poème hommage aux chevaux morts dans les cent mille batailles les plus importantes de l’histoire des chevaux, 1983) et Treinta poemas guardados en la retina social y una de mi mismo ( Trente poèmes restés dans la rétine sociale et un de moi-même, 1984). C’est également en exil qu’il écrit ses premières chansons. Il enregistre et diffuse en 1985 une cassette intitulée Canciones y poemas (Chansons et poèmes).

Mais cet exil lui pèse beaucoup. Il se sent « exilé du langage », car lors de son arrivée, il ne parle pas anglais. Il l’apprend avec les Beatles et Leonard Cohen et fredonne encore en nous racontant cela. Il vient d’ailleurs de créer un spectacle consacré aux Beatles, dans lequel il reprend certaines de leurs chansons. Mais même lorsqu’il maîtrise l’anglais « [s]a langue et [s]on amour étaient en castillan ». Après dix ans d’exil, il décide de regagner Santiago.

Il explique son retour par deux raisons : l’exil du langage donc, et la volonté de continuer la lutte. « Je pouvais chanter, écrire, en espérant peut être aider des camarades qui travaillaient à des choses plus difficiles ». Il raconte qu’à l’époque, la lutte se faisait dans la rue, de manière quotidienne. En 1987, il publie le recueil Tango et édite la cassette Bello barrio (Beau quartier), puis en 1991 sort Química (de la lucha de clases) (Chimie (de la lutte des classes) ), son premier disque édité par une maison de production. Il publie le recueil Chileno feo (Chilien moche) en 1992.

En 1996 sort l’album ¿Quién mató a Gaete? (Qui a tué Gaete ?). Cet album, expérimental et plein d’artistes invités, est le plus connu de sa discographie et celui qui lui offre le plus de reconnaissance. Depuis, sont paru les disques Bailables de Cueto Road (1998), El hombre es un saqueador (2010) et One, two, tres, cuatro (2013), ainsi que plusieurs recueils de poèmes.

 

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Redolés et son album « Quién mató a Gaete », 2018

Cet album, comme l’œuvre de Redolés en général, est politique et poétique. Il dit d’ailleurs se sentir « plus proche de la poésie que de la musique. […] La littérature est mon eau la plus naturelle. ». La littérature est toujours une partie importante de sa vie, l’amenant à faire des conférences et ateliers un peu partout. C’est dans un de ces ateliers, au sein une prison, qu’il comprend à quel point l’écriture est un pouvoir, permettant aux prisonniers de reprendre une certaine liberté. Et, à niveau personnel, d’un côté comme « exercice de mémoire » et de l’autre comme façon de « prendre [s]a vengeance. ». L’écriture lui offre aussi la paix, comme lorsqu’il écrit le texte à son ami Humberto Duvauchelle, acteur de théâtre décédé il y a peu.

Le théâtre est l’autre art qui passionne Mauricio Redolés. Son travail est marqué par cette passion qui, malheureusement, lui restera inaccessible. « Si dans la musique, je m’immisce, au théâtre, je suis un étranger ». Dans sa jeunesse, il aurait voulu devenir comédien, mais sous la pression de son père il y a renoncé. Ce « désir réprimé » ne le quitta pas, et il cultive depuis l’idée de mélanger les deux arts. Son projet autour des Beatles se nourrit de cela.

Mais son œuvre est surtout ancrée dans la réalité politique. Cet engagement est présent avant même qu’il n’ait dit un mot. Quand Redolés monte sur scène, entre des applaudissements et les cris de « Résistance », il porte un t-shirt avec le visage de Camilo Catrillanca, le dernier leader mapuche tué. Au-delà du contenu de ses paroles – qui passent par la dictature, les mouvements sociaux et son quartier aimé – et de la multiculturalité de sa musique – qui mélange rock, cueca et folklore latinoamericain – ses idées s’expriment partout sur scène. Il parle de Trump, reprend une chanson de Violeta Parra et montre son support au mouvement des ouvriers portuaires, le tout en gardant son esprit ludique et auto-dérisoire.

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Mauricio dans son quartier bien aimé, avec un mural – hommage.

En disant qu’il est l’heure que les femmes complimentent aussi les hommes, il laisse la place a Carla Stuardo, l’une de ses choristes pour une reprise féminisée de sa chanson Eh Rica (Ell’est bonne). La jeune femme arbore un foulard vert à la ceinture, symbole de la lutte pour l’avortement qui a fait bouger le pays.

Pour lui, la chanson politique est une contribution nécessaire de l’artiste. Il cite alors Victor Jara, « je ne chante pas pour chanter ». Parmi ses messages, le besoin de « justice sociale » et la dénonciation des « inégalité obscènes ». Les responsables politiques actuels en prennent pour leur grade. Il prend l’exemple du président Sebastían Piñera qui fait partie des 10 premières fortunes du pays. « Il y a des gens qui pensent qu’ils [les électeurs de Piñera] sont débiles, mais ils ont été trompés ».

Il appelle aussi à la démission d’Andrés Chadwick, ministre de l’Intérieur, pour sa gestion du cas Catrillanca. Selon lui, il faut démilitariser la région araucanienne, donner l’autonomie aux mapuches, comprendre leur culture pour qu’ils se développent librement. « Les Chiliens ne peuvent pas comprendre ce conflit sans comprendre que les Mapuches sont une nation » et leurs « niveaux culturels ont été vilipendés ». Mauricio Redolés cite en exemple les politiques mises en place au Canada et en Nouvelle-Zélande.

Ses engagements vont plus loin que cette thématique. Ainsi, il participe régulièrement à des concerts caritatifs et de soutien, comme pour l’accès à l’eau potable des communautés indigènes. Il raconte également avoir refusé un contrat d’un million de pesos pour un évènement soutenu financièrement par une entreprise d’exploitation minière. « Pourquoi laver leur image avec notre art alors que je peux m’y opposer ? » nous demande t-il avec un sourire complice.

Namai & Rai Benno

Nous tenons à remercier tous les artistes dont nous vous avons parlé dans cette série, ainsi que Matìas Burgos, Matthieu Sebbah, (http://matsebbahmusic.com/) et l’équipe du festival Woodstaco.

Venez donc vous remplir les oreilles à l’autre bout du monde!

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