Woodstaco 2019, Chapitre VII : « la liberté du rap avec le cœur punk »

Se remplir les oreilles à l’autre bout du monde, Chapitre VII, un entretien avec Jocker et Petiko, chanteurs du groupe Marmotas en el bar.

La nuit du samedi au dimanche fût courte pour tout le monde, la musique continuant jusqu’au petit matin. Mais pas le temps de faire la grasse matinée ! Pour la troisième et dernière journée du festival, plusieurs têtes d’affiche sont annoncées sur la scène Rock.
Au milieu des cheveux longs, des blousons de cuir et des têtes de mort imprimées sur les T-shirts s’installent les sandales, lunettes rondes et chemises bariolées du public de la scène Enjambre.
Une sorte de grande tonnelle abrite tout ce monde du soleil qui brûle l’herbe et la peau laissée à nu.

Au milieu de l’après-midi Jocker et Petiko Marmota montent sur scène, l’un avec le crâne rasé, l’autre avec une casquette. Tous deux forment Marmotas en el Bar (Marmotes dans le bar), un groupe de rap anarco-punk qui, avec humour, tourne en ridicule le Chili contemporain et le Monde en général. Les deux chanteurs sont vêtus de noir, portent tatouages et accessoires, s’affirment comme punk, tout en utilisant la métrique du rap comme les meilleurs du genre. En 2007, Jocker et Petiko se réunissent avec l’idée d’utiliser la musique comme instrument politique, mais préfèrent se tourner vers le rap pour pouvoir « dire plus, plus vite. [Ils veulent] la liberté du rap avec le cœur punk ».

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Marmotas en action, Petiko à gauche et Jocker (à l’autre gauche)

Ils utilisent dans leurs morceaux de nombreux extraits de discours politique pour mieux les dénoncer. Leurs cibles préférées : la dictature de Pinochet, l’état et le capitalisme. Ils se définissent ainsi comme des « aspirants anarchistes, toujours en processus, car la domination est très forte ». Se livrant en permanence à l’auto-critique, ils nous confient regretter aujourd’hui certains textes, notamment depuis leur prise de conscience féministe.

Leur concert démarre par un de leurs morceaux les plus connus, Memoria de un genocidio (Mémoire d’un génocide). Malgré un soleil de plomb, le public lance un pogo sur cette chanson très critique à l’égard de la dictature. C’est, bien entendu, un de leur grand succès.

Politiquement, las Marmotas n’hésitent pas non plus à s’en prendre à la gauche : selon eux, Allende a eu tord de ne pas réprimer les mobilisations de droite avant le coup d’État de 1973 et ils renvoient aujourd’hui dos à dos UDI (droite) et Frente Amplio (gauche radicale). Jocker prend l’exemple des conditions de vie dans les prisons, sujet dont aucune formation politique ne traite. Toujours avec humour, le groupe se moque également des anarchistes et d’eux-mêmes, car ils se sentent « coupables de collaborer, mais c’est impossible de faire autrement ».

En discutant, nous nous rendons compte que leur anarchie n’est pas un discours qu’ils se sont simplement approprié. Leur culture de l’histoire politique mondiale est régulièrement convoquée et Petiko a même soutenu une thèse sur différentes mobilisations de l’histoire récente du Chili : « Danse et pétition ou pierres et capuches. Contradictions politico-idéologiques entre secteurs insurrectionels et institutionels dans les manifestations à Santiago du Chili entre 2006 et 2014 ».

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Marmotas, « une lumière rebelle »

Mais peu de gens s’intéresse aux thèses universitaires et les Marmotas comptent plus sur leur musique pour diffuser leurs idées. « Le groupe est plus un instrument politique qu’une démarche artistique ». La réflexion politique est d’ailleurs bien présente sur scène, comme lorsque le groupe explique sa présence à Woodstaco qui n’est pas « un festival d’entrepreneurs ». Ils refusent d’ordinaire de jouer dans les festivals, mais ont accepté cette invitation, vu le caractère autogéré de l’événement.

La foule en sueur ne semble pas se fatiguer et accueille aussi bien des hippies, des punks et des rappeurs. Au début, les différentes influences présentes dans leur rap anarco-punk n’ont pas été facilement comprises. En effet, les mondes du rap et du punk ne s’étaient encore jamais rencontrés et de nombreux préjugés existaient. Il aura fallu près de 2 000 concerts pour que le mélange se fasse et que ce public divers les félicite à la descente de scène. Pour les chanteurs, il est pourtant naturel de rapprocher les deux genres, étant tous deux des « contre-cultures urbaines, de la rue ».

Par ailleurs, faire du rap a également un intérêt pratique. Le groupe a ainsi commencé dans un salon avec un micro d’ordinateur. « Le Rap est peu coûteux et peut se faire hors-système », ce qui intéresse les Marmotas, tout comme le sample (la réutilisation de morceaux préexistants), qui leur permet de questionner la propriété de la musique. Dans la même démarche, leurs cinq albums sont disponibles gratuitement sur internet.

Pour eux, « il est plus important de changer les gens qui écoutent que d’avoir beaucoup de public » et une part importante de leurs concerts se déroule dans des contextes de mouvements sociaux ou dans des espaces militants. Pour la petite histoire, ils nous racontent avec fierté comment un jeune homme les a contactés après les avoirs vu en live pour les remercier. Il était fils de policier et est aujourd’hui anarchiste.

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Marmotas en el Bar dans une mobilisation étudiante

Avant de nous séparer, nous posons la question qui nous brûlait les lèvres de l’origine de leur nom. En riant, ils nous expliquent qu’un slogan néo-nazi proclamait « Néo-nazi dans les bars, néo-nazi dans la rue ! ». Ils ont voulu détourner cela et quoi de mieux que la marmotte, animal vivant en colonie, mais sans rapport de domination entre individus, pour remplacer les néo-nazis ?

Le groupe prépare la sortie de son nouvel album, El amanecer de los coipos (L’aube des ragondins) le 5 juillet prochain (il sera disponible sur internet) ainsi qu’une tournée européenne en Allemagne, Suisse, Italie et Espagne en septembre et octobre. Aux dernières nouvelles, ils cherchaient également quelques dates en France. A bon entendeur!

Namai & Rai Benno

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