Woodstaco 2019, Chapitre VI: « La gauche brésilienne a échoué, il faut faire une auto-critique »

Se remplir les oreilles à l’autre bout du monde, Chapitre VI, un entretien avec Mateo Piracés-Ugarte, chanteur de Francisco el Hombre.

Sur la scène Enjambre, le groupe suivant Newen Afrobeat se doit d’assurer. Le public veut continuer à danser, et le groupe brésilien Francisco el Hombre va être à la hauteur. Tirant son nom d’un personnage du folklore colombien, le groupe se compose de deux frères mexicains installés au Brésil, et de trois Brésiliens de Campinas, à proximité de Sao Paulo.

Dès leur apparition sur scène, on est prévenu. Le guitariste et chanteur Mateo Piracés-Ugarte, en collant noirs et veste orange fluo saute d’un bout à l’autre de la scène dès la première chanson et se déhanche sans compter autour de sa guitare. Cela prend, le public réagit très bien et reprend en chœur « Dilatada ! ». Le mélange rock, cumbia, salsa fonctionne, les corps se déchaînent et l’on chante à pleins poumons.

Puis vient leur grand succès qui leur a valu d’être nommés pour le Grammy Latino 2017. La chanson Triste, Louca ou ( Triste, folle ou plus) est interprétée a capella par Juliana Strassacapa. Ambiance intimiste, faible lumière bleutée, sa voix tombe juste, touche, le silence se fait. Aucun bruit parasite et cette chanson résonne avec force dans le contexte actuel.

« Un homme ne me définit pas, ma maison ne me définit pas, ma chaire ne me définit pas, je suis mon propre foyer ».

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Juliana Strassacapa. Crédit: Julia Magalhaes

Pas facile de relancer la machine après le concert d’applaudissements qui suivit. Mais le groupe peut compter sur son expérience. Après plusieurs années de tournées en Amérique du Sud et deux albums, ils font les bons choix. Une chanson sur l’impérialisme américain ( com dólar, com deus) s’enchaîne avec une chanson d’amour (Batida do Amor) puis l’on revient à la politique par Minha Revolução.

À la sortie de scène, Mateo n’a pas peur d’assumer. Bien sûr qu’ils sont politiques, comment ne pas l’être ? Et on pense tout de suite à la chanson Bolsonada, écrite avant l’arrivée au pouvoir du sinistre personnage.

« Aujourd’hui, les artistes se politisent, nous explique Mateo, et le monde culturel se mobilise, questionne la politique. ». Toutefois, hors de question de sombrer dans la dénonciation facile. « La gauche brésilienne a échoué, il faut faire une auto-critique. » Il tient aussi à nuancer l’image que nous pouvons avoir de Jair Bolsonaro. « Nous ne retournons pas 40 ans en arrière, mais ce sont de nouvelles formes d’oppression ». On comprend vite qu’il n’envisage pas un retour de la dictature telle que l’a connu le Brésil entre 1964 et 1985. Mais la disparition du ministère de la Culture l’inquiète et selon lui, l’autoritarisme prend un nouveau visage aujourd’hui.

Mateo sent qu’il doit alors « utiliser le micro comme un instrument » de la lutte et participer à la reconstruction de la gauche. Il s’agit de préparer ce « qui viendra ensuite », l’après-Bolsonaro. Ils espèrent pouvoir compter sur les réseaux qui se sont formés depuis 2008. Comme Mateo nous l’explique, de nombreux groupes et événements musicaux sont apparus au tournant des années 2010 en-dehors des grandes métropoles que sont Sao Paulo et Rio de Janeiro. Toute cette émulation à entraîné la création de réseaux de musiques indépendantes qui ont, selon lui, un rôle à jouer aujourd’hui.

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Francisco el Hombre se met à nu, en 2017. Crédit: Rodrigo Gianesi

Et cela passe, pour Francisco el Hombre, par une lutte incessante contre un impérialisme culturel de l’Amérique du Nord et de l’Europe. « Tous les groupes veulent jouer à l’international, mais nous préférons nous concentrer sur l’Amérique du Sud ». Effectivement, le marché sud-américain est immense, mais beaucoup d’artistes rêvent de jouer dans le Nord. Le marché de la musique internationale est dominé par les productions des Etats-Unis ou d’Europe, alors que, comme le fait remarquer Mateo, le portugais est plus proche de l’espagnol que l’anglais. Développer les collaborations (comme avec le groupe chilien JuanaFé) et les dates sur le continent latino-américain leur semblent donc capital.

Le groupe développe aujourd’hui de multiples projets. Après deux Ep (Nudez en 2013 et La Pachanga en 2015), un album (Soltasbruxa en 2016), ils ont réalisé un long séjour à Cuba qui leur permit de travailler à rapprocher les cultures cubaines et brésiliennes. Depuis, ils ont repris la route, du Lollapalooza Brasil au Vive Latino Mexico, des Malouines au Portugal. Avant cette tournée, ils ont sorti en mars un nouvel album, RASGACABEZA, disponible à l’écoute sur Internet.

Namai & Rai Benno

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