Woodstaco 2019, Chapitre V: « Il y a une responsabilité à dire l’injuste »

Se remplir les oreilles à l’autre bout du monde, Chapitre V : un entretien avec Francisca Riquelme, chanteuse, et Alvaro Quintas, bassiste de Newen Afrobeat.

 

L’obscurité est tombée sur le festival depuis quelques instants quand la scène Enjambre s’éclaire de nouveau. Sous les applaudissement d’un public nombreux, le groupe Newen Afrobeat monte sur scène. Maquillé et costumés en un mélange latino-africain, les quatorze musiciens étaient très attendus. Il faut dire que Newen est sans doute le groupe d’afrobeat le plus connu du Chili et une  formation populaire de la musique indé.

Fondé en 2010, le groupe développe depuis un afrobeat très inspiré par le travail de Fela Kuti. Le succès de leur premier EP puis de leur album-hommage au musicien nigérian conforte le mélange entre Afrique et Amérique latine. Le nom de Newen Afrobeat est d’ailleurs symbolique de cela, le mot Newen signifiant Force en mapudungún (langue mapuche).

Cette identité singulière est construite également par les costumes, le maquillage et le jeu de scène. En effet ce dernier aspect se développe au fil du concert entre la chanteuse Francisca Riquelme, les deux choristes qui l’accompagnent, et l’orchestre. Le langage corporel est un des éléments les plus mis en valeur, que ce soit au travers de scénettes ou de la danse, permettant au groupe de communiquer avec le public d’une façon unique.

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Newen Afrobeat sur la scène du festival Woodstaco, 2019.

Machine aujourd’hui bien huilée, Newen Afrobeat a aussi connu les tourments que connaissent de nombreux groupes. En neuf ans d’existence, le modèle de la formation a beaucoup évolué. Formé par Nicolas Urbina, grand admirateur de Fela Kuti, les musiciens ont dû dans un premier temps se former à l’afrobeat. Francisca elle-même nous confie qu’elle ne connaissait « rien à l’afrobeat avant de rejoindre le groupe ».

Peu à peu, Newen se développe sous la direction de Nicolas. Mais celui-ci, pour des raisons personnelles, décide de quitter le Chili quelques temps plus tard. Le groupe vit alors une crise et doit trouver de nouvelles façons de fonctionner, de manière plus collective, plus horizontale. Aujourd’hui bien conscient que « chacun est une pièce importante », le groupe a appris « à se reconnaître comme une famille ».

Parallèlement à ces mutations, le groupe mûrit et continue d’explorer les origines de l’afrobeat. Pour Francisca et Alvaro Quintas (le bassiste du groupe), Newen Afrobeat passe un cap lors de leur tournée au Nigeria. Les concerts donnés avec les musiciens de Fela Kuti et Seun, son fils, ont marqué un avant et un après pour le groupe. Newen Afrobeat prend pleinement conscience du pouvoir de l’afrobeat, de l’histoire de cette musique. Telles les deux faces d’une même pièce, l’afrobeat latino et africain partagent beaucoup plus que des notes. « Notre vision de la musique change » affirme la jeune femme. Et Alvaro Quintas renchérit « c’est toute ma vision de la vie, de la danse, de l’histoire qui s’en trouve changé ».

L’afrobeat est depuis sa création une musique qui porte également un discours militant. Fela Kuti expliquait ainsi que la musique était son arme. Newen Afrobeat s’inscrit dans la même veine aujourd’hui et considère qu’étant au contact d’un public nombreux, « il y a une responsabilité à dire l’injuste ».

Francisca tient à ce que le groupe présente l’image de femme forte et refuse d’être le faire-valoir des musiciens masculins. Ainsi, le devant de la scène est occupé par elle-même et les deux choristes, Macarena Rozic et Francisca Castro. Alors que le Chili est traversé par d’important mouvements féministes, le groupe ne peut que soutenir ces mobilisations.

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Albun Curiche, sorti en mai 2019.

Le groupe se mobilise aussi sur les thématiques qui touchent les communautés autochtones. L’assassinat de Camillo Catrillanca, militant mapuche, a d’ailleurs été pour eux « la goutte de trop». Cette violence exercée par les forces de l’état est au cœur de leur clip Chaltumay. Ils rendent dans cette chanson hommage aux peuples indigènes, le titre signifiant d’ailleurs « Merci ». La mise en scène est particulièrement puissante, les corps anonymes s’effondrant sans un cri sous ce qu’on devine être les balles des forces de l’ordre. Toutefois, Francisca Riquelme et Alvaro Quintas refusent de perdre espoir. Ils croient à « l’importance de la collectivité, de l’unité, du pouvoir citoyen ».

Avant de nous séparer, nous abordons les difficultés que connaissent les musiciens indépendants au Chili. Francisca n’hésite pas alors à présenter la musique comme un sacerdoce. « Il y a des moments ou tu confirmes tes vœux, et d’autres ou tu as envie de tout laisser tomber ». En effet, aucun d’entre eux ne peut vivre de sa musique qui pourtant demande beaucoup de disponibilité. Cette année sera particulière chargée, avec la sortie de leur nouvel album Curiche (encore un mot mapuche, désignant une personne noire) en mai et des tournées qui se préparent, au Chili et à l’étranger.

 

 

Rai Benno & Namai

 

 

Se remplir les oreilles à l’autre bout du monde:

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