Faut-il encore s’intéresser au Festival de Cannes ?

« L’arrogance des riches, celle de ceux qui voudraient l’être, et le luxe omniprésent me donnent la nausée. »

Une distributrice

12 tonnes de tapis rouge utilisées pendant le festival : évidemment, il faut le changer tous les jours. Ou plutôt toutes les nuits pour ne pas déranger. Il y a toutes ces soirées où beaucoup essaient de se faire inviter, toutes ces robes de créateurs qui font des marches cannoises un podium attendu par les fashionistas. Il y a « ces nuages de laque qui embaument la Croisette même quand le stand L’Oréal a fermé ». Voilà pour le côté glamour, pour les photographes et les caméras. Il y a évidemment de quoi choquer dans cet indécent étalage, et pourtant, on le tolère, sans manifestation de colère, sans gilets jaunes. Y aurait-il quelque chose qui se joue encore à Cannes qui doit être protégé ? Y a-t-il d’autres enjeux que ceux d’un milieu fermé dans ce palmarès de films difficiles, parfois nébuleux ? Où donc réside la magie de Cannes et quel sens le festival a-t-il encore aujourd’hui ? Sarah Persin, en production chez Domino Films, a présenté un film à Cannes cette année pour la première fois : Perdrix, du rėalisateur Erwan Le Duc. Elle nous livre ses impressions sur cet événement mondial et élitiste à la fois qu’elle découvrait cette année.

La frénésie de la Croisette

« Le plus beau à Cannes, c’est de voir des films, pas de monter des marches. »

Maria de Medeiros

« C’était fou » commence Sarah quand on lui parle de Cannes. En dehors des caméras, le rythme est soutenu. Parcours marathon pour les programmateurs, les distributeurs et les productrices, le festival sert à la fois à construire son réseau, vendre ses projets et repérer les films. Le marathon est plus difficile pour les femmes, à qui le règlement de Cannes impose les talons hauts pour passer le tapis rouge, même si c’est seulement pour accéder aux projections. « Intense » nous dit Sarah,qui fait son premier passage à Cannes cette année, mais surtout « très émouvant ». Le film qu’elle présentait, Perdrix, a reçu un accueil très chaleureux, « de la presse mais aussi dans les salles de projection ». Pour elle, Cannes est d’autant plus important qu’elle représente une petite boîte de production indépendante. « Une nomination, c’est une fenêtre de communication ultra importante, surtout pour des films d’auteurs qui ont besoin d’être poussés, et je vais le dire un peu grossièrement, par une critique dans Télérama, quelque chose d’assez grand public. (…) Il faut compter environ trois mois entre la sortie de la version finale du film et sa sortie en salle, le temps pour les distributeurs et les diffuseurs d’en faire la promotion. Ce délai peut être plus long, ou plus compliqué, pour les petits films d’auteurs comme Perdrix. Cannes, c’est un gros coup de boost pour le film sur ce temps. Ça veut dire plus de distribution, plus de couverture promotionnelle et un vrai tremplin auprès des médias. »

Pour Sarah donc, Cannes est incontournable, parce que son ampleur permet d’accomplir en partie un objectif de diffusion des jeunes équipes et de renouvellement du milieu. Elle nuance tout de même la sélection de cette année : « En cela, la sélection de cette année [pour la compétition officielle] est une aberration, parce qu’il n’y a que des grands noms, que des monstres du cinéma. Le palmarès en soi est intéressant, mais exception faite de Mati Diop [réalisatrice du film Atlantiques, Grand Prix du jury de cette année, nldr.], la palme va quand même à un gros nom du cinéma [Bong Joon-Ho, pour le film Parasite].

Un espace de liberté

A Cannes, le palmarès est « chaque année, très politique et politisé ». Le film Perdrix, nommé dans pour la Caméra d’or qui récompense les premiers films n’avait, pour elle, que très peu de chances de décrocher un prix. « Nous le savions plus ou moins, car Perdrix est un film léger, ou en tout cas, pas assez politique. (…) C’était également assez flagrant pour Franckie [de Ira Sachs, avec Isabelle Huppert, ndlr.] qui est une comédie romantique un peu à la Woody Allen, et qui finalement n’a été qu’à peine applaudi. »

A l’inverse, le palmarès met en avant des films de la jeunesse, des sujets difficiles et également beaucoup de femmes, avec quatre femmes récompensées cette année. Pour Sarah, qui a travaillé sur la question des femmes dans le cinéma, la différence par rapport aux années précédentes est assez flagrante. L’affaire Weinstein a beau avoir commencé sur les tapis rouges, c’est apparemment ici que les résolutions commencent à être prises. Quant aux sujets traités, on y trouve péle-mèle « l’homosexualité féminine et l’avortement, la représentation des banlieues, la violence policière, l’immigration noire et un objecteur de conscience ». Les personnages reviennent souvent de loin, au sens propre comme figuré.

Cannes est en France, s’il est nécessaire de le rappeler, et comme en écho à notre image de pays libre, Cannes a donc cette liberté d’aborder les sujets les plus trangressifs sans crainte d’une quelconque censure, si ce n’est celle du programmateur. Originaires de pays parfois plus contraignants que le nôtre, ces films disposent, le temps d’un festival, d’une liberté d’être montrés, sans réserve. C’est peut-être cette audace là que l’on récompense à Cannes et que l’on pousse. La reconnaissance d’une sélection, voire d’un prix permettra à un film, même dissident, d’être vu ; et c’est cet espace de liberté, de reconnaissance et de partage qu’il faut préserver et reconnaître malgré l’hypocrisie ambiante. C’est là où réside encore, et peut-être plus aujourd’hui, tout l’intérêt de Cannes ; car si eux ne poussent pas les films dérangeants, qui le fera ?

Merci à Sarah Persin pour cette interview.

Perdrix, d’Erwan Le Duc avec Swann Arlaud, Maud Wyler, Fanny Ardant. Le 14 août 2019 en salle.

Retrouvez l’intégralité du palmarès de Cannes 2019 ici.

Quand sortent les films primés ? via Centre National du Cinéma et de l’image animée.

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