QUAND LA MUSIQUE POPULAIRE ÉCRIVAIT UNE CULTURE EUROPÉENNE : LE ROCK PROGRESSIF DES ANNÉES 1970 – PARTIE IV

La Grèce sur le devant de la scène

La Grèce est une étrangeté dans le monde progressif. Petit pays connaissant un régime dictatorial (« les Colonels ») comme ses deux voisins de la Méditerranée occidentale, elle parvient à rayonner grâce à un artiste et une formation, non sans liens, qui vont connaitre un très grand succès.

Tout d’abord le groupe de pop Aphrodite Child, dans lequel chante Demis Roussos,  sort des sentiers battus avec son dernier album en 1972, intitulé 666 et centré sur la geste biblique. Si l’orientation des premiers albums peut toujours se faire sentir (les chœurs sur « The Four Horsemen » par exemple), le tournant progressif est affirmé avec ce concept-album et une longue suite symphonique « All the Seats Were Occupied » en est le témoignage.

Claviériste sur 666, Vangélis va marquer l’histoire de la musique électronique/new-age et du cinéma (Les Chariots de feu, 1492 …). Est-il animateur du courant progressif ? S’il peut y avoir des débats sur sa place ici, des sonorités proches du genre se retrouvent dans ses premiers albums (la proximité avec le jeu de Wakeman ou Emerson est audible sur Heaven and Hell), et il a été un compagnon de route fidèle du courant progressif (notamment de Yes). L’artiste connait évidemment un rayonnement international.

A part ces deux formations, il faut reconnaitre que la scène grecque n’est pas pléthorique ; mentionnons pour mémoire, Axis dans un registre jazz-fusion.

A l’est, rien du nouveau ?

Le contexte de guerre froide et les réticences culturelles de l’autre côté du mur ont rendu complexe l’apparition du rock progressif en Europe de l’est. Néanmoins, des formations ont réussi à émerger contre vents et marées, ce dont nous voulons donner un petit aperçu.

Au pays du socialisme du goulasch, le régime se veut plus ouvert que dans le reste des Républiques à l’est du rideau de fer, mais il reste difficile de produire de la musique rock, même progressive. Si Omega tente une pop aux accents psyché-space-rock, c’est surtout Solaris qui s’affirme dans les années 1980 comme la plus belle formation hongroise avec son rock progressif forgé à partir de sons électroniques et de flute. Les chroniques martiennes (Marsbéli Kronikak) et la longue suite « Los Angeles 2026 » sont des chefs-d’œuvre du genre. Mais le pays connait une scène assez vivante malgré tout avec d’autres groupes comme Panta Rhei.

La Yougoslavie fait aussi partie des pays plus souples en matière culturelle puisqu’une relative ouverture existe du fait de l’éloignement progressif (sans jeu de mot) du régime vis-à-vis du grand frère russe. Ainsi, le groupe serbe Smak qui donne dans un hard-blues créatif, fait des détours dans les contrées qui nous intéressent avec une longue suite « Put od Balona » sur son premier album en 1975. La flûte, dont vous avez compris l’importance dans l’armada progressive, s’épanouit chez Time.

            La Tchécoslovaquie connait après le printemps de Prague de 1968 une répression accrue, avec néanmoins une dissidence intellectuelle particulièrement active (Charte 77). Cela n’empêche pas non plus l’émergence d’une dissidence musicale avec quelques groupes qui mélangent un rock aux influences jazz (Jazz Q), avec des lignes parfois plus Heavy (Flamengo ou Prazsky Vyber une des formations les plus recommandables). Prévenons tout de suite l’auditeur que le chant en tchèque ou slovaque peut heurter l’oreille qui n’est pas habituée.

Si le genre est aujourd’hui particulièrement populaire en Pologne qui connait actuellement une profusion de groupes, la dureté du régime et sa particulière fermeture ont empêché l’émergence d’une scène à la mesure de ce qu’elle est aujourd’hui ainsi que la circulation massive de la musique dans les années 1970. Néanmoins, sans parler de scène locale, la Pologne participe à la vague progressive avec quelques groupes tels Anawa (à la base d’Osjan), Laboratorium ou Extra Ball dans un style jazzy, Exodus pour le courant plus symphonique actif à la fin des années 1970 (premier album en 1980). SBB est surement la formation la plus recommandable, mélangeant toutes les influences qui font la force de cette musique. Sa discographie est abondante et sa carrière précoce.

En Allemagne de l’est, il existe un label officiel, Amiga, qui publie presque toutes les sorties musicales, tous genres confondus : cela permet à quelques groupes aux inspirations progressives d’émerger comme Electra (qui donne dans la musique classique réarrangée par des sonorités électroniques) ou Bayon (dont certains membres sont cambodgiens).     

            Autre régime à la main de fer, la Roumanie, où Phoenix en vient au rock progressif par la force de la répression qui voit d’un mauvais œil les influences occidentales : le groupe mâtine sa musique de touches folkloriques qui l’entrainent inévitablement vers la prog’.

            Un rapide aperçu, qui montre une influence progressive encore méconnue – le contexte expliquant cela – à l’est du rideau de fer. L’histoire contemporaine ne s’impose pas complètement à une certaine communauté culturelle.

Conclusion

            A partir de la fin des années 1970, l’émergence du mouvement punk met fin à l’hégémonie du rock progressif : il porte en lui-même, au-delà de la contestation politique qu’on lui connait, une réaction musicale en opposition à la musique progressive. Car comme le punk mais dans une dynamique inversée, le rock progressif portait un message musical radical affirmant que la musique populaire peut gagner ses lettres de noblesses. En puisant dans le jazz, la musique classique, les musiques traditionnelles, en étendant les possibilités instrumentales, harmoniques et rythmiques, en s’affranchissant de toute norme, le rock progressif a ouvert un univers inimaginable jusqu’alors. Car entre le « no future » du mouvement punk qu’aurait pu afficher n’importe quel dandy décadent de la fin du XIXe siècle, et la volonté de s’émanciper de tout règle musicale préétablie, d’interroger la notion même de frontière entre musiques savante et populaire, qui fut le plus révolutionnaire ?

Comme le punk, le rock progressif ne peut s’extraire du contexte politique dans lequel il est né, malgré des textes rarement politiques : années de plomb en Italie, suite de 1968 et contre-culture en France,  climat berlinois houleux dès 1967 et vie en communauté en Allemagne … Le tout bien sûr, se produit, dans un contexte de guerre froide sur lequel il n’est pas nécessaire d’insister. Le triomphe de l’ultralibéralisme dans les années 1980 et, par conséquent, des maisons de disque et de leurs exigences, expliquent la déchéance du courant, et le destin funeste de nombreux groupes qui s’adaptèrent dans une compromission terrible avec les stations FM. Le contexte politique a évidemment son poids sur le contexte culturel. Rares sont les formations émergentes dans les années 1980 (Marillion), et le renouveau attendra les années 1990, sans que jamais ce courant ne redeviennent glorieux : ce n’est guère plus qu’une niche musicale actuellement.

Mais c’est bien l’Europe qui a porté cette musique : ce n’est pas seulement le Royaume-Uni, et ce n’est pas non plus les Etats-Unis en marge de cette dynamique dans les 70’s. Anderton explique cette européanité par une inspiration esthétique trouvée dans le romantisme (courant purement européen) aussi bien dans les structures musicales que dans les concepts développés au sein des textes et pochettes, et par l’affirmation d’une contre-culture issue des mouvements des années 1960 (c’est là, peut-être, que les Etats-Unis ont leur influence avec le psychédélisme). L’objectif de cette série d’articles était d’illustrer cette hypothèse, le travail d’Anderton ne faisant qu’esquisser par quelques exemples (français, italiens, allemands) cette dimension européenne.

Un dernier mot peut-être, sur la réception esthétique de l’œuvre progressive et son expansion mondiale. Actuellement, nous pouvons bien sûr écouter le rock progressif avec émerveillement, ou encore lui trouver le charme qu’on accepte d’accorder aux sonorités un peu kitsch, voire l’abhorrer, comme ce fut déjà le cas pour certains à l’époque. Dans ses excès, le genre peut perdre l’auditeur, l’aborder n’est pas aussi facile que cela peut l’être pour un autre genre. Mais inutile de le nier, l’Europe a connu dans les années 1970 quelque chose d’unique dans l’histoire de la musique : jamais la musique populaire n’aura été aussi créative et ambitieuse qu’aux heures de gloire du rock progressif.

Néanmoins, alors que le genre n’a plus le succès d’antan, il s’est aujourd’hui diffusé à travers le globe. Aux Etats-Unis bien sûr qui comptent certaines des formations les plus populaires, mais également dans l’ensemble de l’Amérique : Cast au Mexique, Anima Mundi à Cuba … L’Asie n’est pas en reste, le Japon développant sa scène dès les années 1980, et même Bahreïn a connu une formation (Osiris) dans les années 1980. Une internationale progressive, en somme, avec des liens de solidarité assez forts à travers les festivals, les labels indépendants, et le public investi dans la promotion et le soutien aux artistes.

Quelques lectures et conseils pour conclure :

Le site progarchives est une véritable bible pour tout amateur de rock progressif tant il est complet et peu sectaire dans ses sélections, permettant d’ouvrir les perspectives. Deux magazines francophones (dont les sites proposent des articles) peuvent être consultés : Koid9 et Big Bang. Pour les locuteurs d’autres langue, les magazines Prog, en édition anglaise ou italienne (ce ne sont pas les même contenus selon l’édition) sont recommandables.

Pour les amateurs de livres, les éditions Le Mot et le Reste proposent plusieurs livres en lien avec le rock progressif : sur le Krautrock, l’Ecole de Canterbury, l’underground français, et bien sûr une introduction au rock progressif écrite par Aymeric Leroy. Ce dernier a d’ailleurs composé chez le même éditeur des monographies (Yes, Pink Floyd, King Crimson). Les références sont données au fil des articles. Ceux qui veulent creuser la scène française, la bibliographie sur Magma est assez importante, celle sur Ange plus difficilement accessible, quand Mona-Lisa propose sur commande un petit livre retraçant son histoire. Enfin, chez Camion blanc, deux ouvrages sur le rock progressif italien peuvent être consultés. Il est ici question de la bibliographie francophone, de nombreux ouvrages en italien et en anglais sont bien sûr disponibles. Un dernier conseil, la musique s’écoute, mais elle est aussi vivante (contrairement aux singles préformatés produits à la chaine pour la radio) : cette remarque ne vaut évidemment pas que pour le rock. C’est le meilleur moyen de soutenir les artistes. La France dispose de quelques festivals dédiés au genre : Rock au Château (Villersexel, Lorraine), Quadriphonic (Chadrac, vers Le Puy, en pause pour l’instant), Prog-en-Beauce (Pierres), Crescendo (St-Palais-sur-Mer – gratuit), Prog’Sud (Les-Pennes-Mirabeau).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s