Quand la musique populaire écrivait une culture européenne : le rock progressif des années 1970 – Partie III

Perspectives scandinaves 

Les pays scandinaves ont de faibles densités, les rassembler permet de rendre compte de la multiplicité des formations ayant émergé dans cet espace, perspective ne s’observant pas via une analyse par pays. De plus, de nombreux groupes scandinaves ont une existence relativement éphémère n’ayant pas réussi à obtenir une forte audience à l’extérieur : le serpent se mord ici la queue, cette durée de vie réduite explique également cette faible audience. Il y a enfin une cohérence musicale à cette sous-partie, le monde scandinave se montre très réceptif aux influences extérieures, notamment anglaises, et, telle une éponge, les associe, participant au croisement des genres Hard-Rock et progressif. De même, toute une vague inspirée du jazz est bien représentée dans ces contrées et particulièrement en Finlande.

Le Danemark ne se démarque pas par des groupes phares, mais par une multitude de petites et éphémères (souvent pas plus d’un album) formations. Le groupe Young Flowers, psychédélique et entreprenant dans ses recherches musicales, est souvent cité comme une base proto-progressive dans les années 1960 à Copenhague. Cette veine psyché se retrouve dans des épigones comme Fleur de Lis ou chez Ache, groupe assez majeur de pays. C’est de cette écurie que vient Ken Gudman qui officie plus tard dans Culpeper’s Orchard, dont le premier album mêlant hard-rock et progressif, est une perle. Le poids du jazz dans le rock progressif danois, surement issu des influences allemandes, se ressent chez Coma, Thors Hammer ou The Old Man & The Sea.

Comme le Danemark, la Norvège connait quelques formations, mélangeant Hard-Rock et musique progressive à l’instar de Ruphus ou de Junipher Greene. C’est d’ailleurs des membres de ces deux groupes qui fondent Saluki (1977) dans un esprit plus proche du jazz-fusion, autre courant dans lequel les plus anecdotiques Moose Loose ont fait leurs armes. Mais la formation phare de Norvège reste selon nous Aunt Mary, avec les albums Loaded (1972) et Janus (1973), ne reniant pas les guitares saturées et officiant dans un rock symphonique de haute volée. Mention honorable pour Popol Vuh/Ace (qui n’a rien à voir avec les homonymes allemands de la scène Krautrock) pour ses bonnes idées dans ses albums aux multiples influences.

L’Islande n’est pas hermétique aux inspirations progressives mais de nombreuses formations se limitent à ces relents sans s’inscrire pleinement dans ce mouvement : Pelican, Svanfridur … Le groupe le plus ancré dans le courant progressif est Eik (Hrislan og Straumurinn, 1977) qui a su s’imprégner de toutes les influences disponibles pour réaliser ce type de musique, où Moog et flûte trouvent toute leur place.

La Finlande s’illustre par sa précocité, puisque des formations officient dès la fin des années 1960, et par la concentration dans un registre plutôt proche du jazz-fusion. Ainsi, Wigwam dont le chanteur à possède une voix à la Peter Gabriel louvoie entre jazz et rock symphonique, notamment dans son chef-d’œuvre Fairyport (1971). C’est également le cas de Finn Forest ou de Tasavallan Presidentti (Lambertland, 1972), qui se démarquent par leur coloration pastorale (« Last Quarters ») à grand renfort de flûte. Le courant symphonique du pays possède une grande originalité : un chant en finnois assez surprenantà la première écoute. Fantasia est recommandable par son sa proximité avec Camel, ou encore Haikara (avec des influences jazz-fusion) ou Tabula Rasa. Kaamos, avec ses riffs au groove exceptionnel et ses réminiscences tulliennes, déroge à cette règle dans son unique album de 1977, Deeds and Talks, qui synthétise les différentes facettes de la scène finlandaise.  

La Suède est surtout reconnue pour sa participation au renouveau du genre dans les années 1990 avec The Flower Kings, Anglagard ou encore Dice. Ce dernier groupe avait d’ailleurs publié un premier album dans les années 1970, et le musicien phare des rois fleuris, Roine Stolt, agissait déjà dans Kaipa, la formation la plus connue de l’époque. Les premiers albums et notamment Solo (1978) constituent ce que le pays a produit de meilleurs dans les années 1970. Kaipa est même un des groupes les plus créatifs de la décennie, il s’émancipe de ses modèles anglais tout en gardant ce qu’il y a de meilleurs, et demeure une référence du genre tous pays confondu. Il est clair que la Suède est une des nations qui a le plus accompagné le genre depuis ses débuts jusque dans son histoire récente. Pour ce qui est des années 1970, le psychédélisme, les guitares saturées et les touches folks sont les caractéristiques principales de la musique progressive suédoise. Citons, pour inciter l’écoute, Bo Hanson, Panta Rei, Ragnarok, Secret Oyster ou encore Atlas, parmi tant de formations issues de la région. Inutile de préciser que nous sommes bien loin d’Abba qui dominait le hit parade à la même époque.

La Suisse est-elle aussi un paradis musical ?

La petite république helvétique est traversée par des influences multiples, sa réputation en terme de musique n’est plus à faire. Une scène progressive a donc pu s’y épanouir. Dans le monde du rock progressif, le nom de Patrick Moraz, issu du groupe Mainhorse, vient à l’esprit de quelques amateurs, puisqu’il officia aux claviers dans le chef-d’œuvre Relayer de Yes. Il est représentatif d’un petit pays où cette musique a été vivace. En parlant de Yes, signalons Flame Dream qui s’inscrit dans cette lignée à la fin de la décennie, ou, pour ce courant symphonique, Nautilus, actif à la même période.

Mais les Anglais ne sont pas les seules à avoir marqué les esprits helvètes, le voisin allemand apportant les sonorités et expérimentations du Krautrock qui se retrouvent chez Pyranha et surtout le très bon Krokodil. Ce dernier groupe met également en avant des guitares saturées, une tendance marquée dans cette contrée alpine. Cette touche Hard-rock est substantielle chez le très bon Country Lane, Tea ou le moins progressif mais particulièrement brillant ensemble nommé McChurch Soundroom, qu’il convient de citer.

Des marges : Irlande, Autriche et péninsule ibérique

Dynamique européenne certes, le mouvement progressif connait néanmoins des limites dans certaines régions moins réceptives. La persistance des dictatures dans la péninsule ibérique au début des années 1970 a limité les opportunités musicales, mais l’étonnement est permis pour ce qui est de l’Autriche et de l’Irlande dont la proximité avec des espaces fortement imprégnés par ce style aurait pu constituer des bases pour l’émergence de scènes locales.  

Ainsi, si les voisins de la perfide Albion ont su marquer l’histoire de rock avec Thin Lizzy ou Rory Gallagher, leurs rivages n’ont pas été submergés par la musique progressive. Certes, des teintes progressives se font parfois sentir dans les groupes du renouveau celtique des années 1970 (Clannad, Horslips, Mushroom), ce qui est le cas en France également (Alan Stivell, Malicorne…) mais la seule formation d’envergure demeure Fruupp. Ces derniers, très inspirés par leurs homologues anglais, composent une musique symphonique féérique et joyeuse sans rien céder sur la complexité des arrangements. Mais la scène irlandaise est si exigue qu’il serait bien difficile de citer d’autres formations, si ce ne sont les passionnés de musique classique de Peggy’s Leg ou encore Light.  

L’Autriche ne connait pas non plus de vague progressive notable malgré sa proximité avec l’Allemagne. Il est vrai que c’est davantage le nord et l’ouest du pays qui furent touchés par le Krautrock, que la Bavière plus proche du royaume de l’est. Paternoster arrange à sa sauce une musique marquée par le psychédélisme, au croisement du symphonique et du jazz-fusion, Elea Craig  est une des formations les plus solides du pays, quand Klockwerk Orange (Abracadabra, 1975) a produit un ovni à grand renfort de claviers, entre musique de film et rock progressif. Enfin, Kyrie Eleison est la formation la plus ambitieuse dans son approche symphonique où l’influence de Genesis (Nursery Crime) est très sensible, notamment sur Fountain Beyond the Sunrise (1976).

L’Espagne s’engouffre dans le rock progressif à la fin des années 1970 avec, entre autres, Bloque, Alameda, Cai, Azabache, Coto en Pel, Mezquita. La fin de la dictature marque également une rupture musicale, puisque le pays connait une scène relativement vivante à partir de 1975. Les influences de la musique traditionnelle, notamment du flamenco, sont affirmées dans de nombreux groupes, particulièrement en Andalousie avec les fondateurs de Triana (pour les amateurs de Camel) ou encore Vega. Quelques formations peuvent être trouvées pour le début des années 1970 mais elles sont résiduelles, si ce n’est le travail étonnant de Los Canarios en 1974 qui reprend les Quatre Saisons de Vivaldi avec une instrumentation électrique, faisant du groupe l’équivalent de The Nice pour l’Espagne, toutes proportions gardées. Comme pour l’Italie ou la France, les groupes espagnols chantent souvent dans leur langue, ce qui donne un charme certain à ces œuvres.

Au Portugal, Petrus Castrus se forme alors que la dictature est encore en place (il est vrai que Caetano, successeur de Salazar, est contesté). C’est une des rares formations que compte le pays dans les années 1970 avec Tantra et Saga. La dominante est symphonique, avec des touches de musique locale, et un chant en Portugais, caractéristique des pays latins semble-t-il.

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