Quand la musique populaire écrivait une culture européenne : le rock progressif des années 70 – Partie II

La Belgique aux influences multiples.

Petit pays à la croisée des influences de ses imposants voisins, la Belgique connait une scène progressive vivante, notamment dans un courant lorgnant du côté du jazz. Univers Zero, ou les moins connus Lagger Blues Machine forment une scène proche de la Zeuhl de Magma. Généralement, la Belgique investit la scène jazz-fusion, inspirée par la scène de Canterbury (Cos), avec une dimension expérimentale (Placebo, Koen de Bruyne, Abraxis …) et une part rock plus ou moins importante (« Diary of an Old Man » de Waterloo, mélange bien les genres). Mad Curry, malgré un seul et unique album, est une des formations les plus intéressantes dans ce courant.

Le courant symphonique est aussi représenté, plutôt du côté francophone (mais le chant est surtout en anglais). Machiavel est la formation la plus connue de cet embranchement, notamment pour ses trois premiers albums (les changements d’orientation seront malheureux par la suite), mais nous pouvons citer également Nessie, moins ambitieux. Côté flamand, Isopoda est une référence de la fin des années 1970 passée assez inaperçue à l’époque, faute à l’esprit du temps moins réceptif à ce genre de musique. Enfin, Recreation fait le pont entre ces deux styles de rock progressif avec deux albums aventureux et inspirés.

Pays-Bas, terre d’accueil

Les Pays-Bas se trouvent dans la même situation que l’Allemagne : langue difficile à exporter, pas de « chanson » néerlandaise autre qu’une variété kitsch ou folklorisante. Mais les bataves disposent d’une scène rock ancienne et active depuis les années 1960 connue sous le nom de Nederbeat (très inspirée des groupes anglais de la même époque), dont certaines formations ont connu un succès international comme Shocking Blue avec « Venus » (mais nous conseillons davantage Q65). Golden Earing fait partie de cette vague qui croisera les chemins progressifs sur quelques productions (Moontan en 1973).

Les Pays-Bas sont vraiment une terre d’accueil et de production pour le rock progressif ; parmi les nombreux groupes progressifs néerlandais des années 1970 (Supersister, Alquin …), deux se détachent particulièrement, Focus et Kayak.

Focus est un groupe de virtuoses formé autour de Jan Akkerman à la guitare et Thijs van Leer aux claviers et à la flûte traversière. Le succès du titre « Hocus Pocus » (Moving Wave, 1971) délire musical entre Hard-rock et prog’, avec des guitares particulièrement affûtées, a fait connaitre le groupe au-delà des frontières de son pays d’origine. Les quatre premiers albums, aussi variés qu’excellents, sont incontournables.  La deuxième partie de leur carrière est de qualité plus variable, avec un vrai tropisme pour le jazz, s’éloignant petit-à-petit du rock progressif si ce n’est sur quelques morceaux ou sur les pochettes signées Roger Dean. Le groupe existe toujours sous la houlette de Thijs Van Leer.

Quant à Kayak, nous sommes face à un groupe de rock progressif symphonique aux inspirations classiques formé autour de Ton Scherpenzeel, compositeur et claviériste  prolifique, expliquant la profusion de claviers dans la musique proposée par le combo. Les deux premiers albums sont d’une très grande qualité, initiant une carrière longue mais en dents de scie, la formation pouvant néanmoins se vanter de 17 albums à son compteur dont la dernière production date de 2018.

Italie : La République du prog’

Si le Royaume-Uni est le royaume du rock progressif, l’Italie en est indubitablement la République. La quantité incalculable de groupes italiens nécessiterait l’écriture d’un ouvrage, voire de deux si on s’en réfère à la somme conséquente rédigée par Louis de Ny pour ce qui est des publications francophones (Le petit monde du rock progressif italien. Une discographie amoureuse, Rosières-en-Haye, Camion Blanc, 2015, 582 pages. Plongée au cœur du rock progressif italien. Le théâtre des émotions, Rosières-en-Haye, Camion Blanc, 2018, 662 pages). Le pays se passionne tellement pour le genre qu’à ce jour, le magazine Prog connait une seule autre édition spécifique à un pays, Prog’Italia (avec sa propre rédaction, ses propres articles). L’engouement italien pour le rock progressif est à la mesure de la qualité de la musique produite par les formations transalpines, jamais démenti, et toujours très actives actuellement (La Coscienza di Zeno, Il Bacio della Medusa ….). 

Noms à rallonge et chant en vernaculaire (point commun avec la France) sont les mamelles du rock progressif italien, davantage symphonique et très porté par les sonorités locales traditionnelles. Il ne faut pas oublier que ces groupes émergent dans un contexte violent, où le poids de l’activisme politique et des années de plomb se fait sentir jusque dans les festivals locaux. Le groupe Museo Rosenbach en a fait les frais, ayant repris, par simple provocation, une photographie de Mussolini sur le montage qui lui sert de couverture.

Trois formations constituent la sainte trinité du rock progressif italien, la scène locale ne se limitant bien sûr pas à celles-ci. Ce sont avant tout les groupes les plus connus et les plus productifs avec des discographies conséquentes. Le Orme tout d’abord, groupe qui a commencé dans une pop-rock à l’anglaise fin 60, se distingue par une musique à la fois sensible, douce et ambitieuse. Le groupe vénitien met en avant les fresques fondées sur des développements à l’orgue (Moog, Hamond …). Une certaine mélancolie se fait sentir dans leur œuvre, autour des majeurs Uomo di Pezza et Felona E Sorona.

Autre groupe essentiel, lui aussi très inspiré par la musique classique et accordant une place importante aux claviers, Banco Del Mutuo Soccorso. Porté par la voix magistrale de Francesco di Giacomo, et bien sûr par des musiciens virtuoses à la formation classique solide. Les quatre premiers albums (dont Darwin ! en 1972 et Io Sono Nato Libero en 1973) sont des références du RPI (Rock Progressif Italien) comme l’appellent les amateurs.

Premiatta Forneria Marconi (PFM) est surement la formation qui a connu le plus grand succès au-delà des Alpes et de la Méditerranée. Son mélange d’influences traditionnelles (« E Festa » dans Storia Di un Minuto), rock affirmé, musique classique (« L’Isola Di Niente ») et penchant jazz (Per un Amico), a permis l’écriture de trois albums splendides entre 1972 et 1975. Complexe dans la composition mais accessible, servi par la présence de la flûte (Ian Anderson participera à l’un de leur concert) et du violon, la musique de PFM condense toute la pâte italienne (sans jeu de mot farfelu) dans son œuvre.

Etonnamment, la scène progressive italienne connait le même destin que celle anglaise dans les années 1980 : une perdition dans une pop insipide et indigeste … Au profit d’une relève dans les années 1990 mais surtout depuis les années 2000, si bien que les vieilles formations se remettent aux studios : Banco vient de publier Transiberiana en mai 2019.

Un peu de name dropping ne serait pas de trop pour donner envie : Quella Vecchia Locanda et ses deux albums exceptionnels, Locanda Delle Fate, Alphataurus, Maxophone, Goblins connu des amateurs d’Argento, les Napolitains d’Osanna … Une liste exhaustive serait trop longue et presque impossible à réaliser, mais passer à côté des productions italiennes serait une erreur.

Cet article fait partie d’une série de 4 articles : Quand la musique populaire construisait une culture européenne.

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