Quand la musique populaire écrivait une culture européenne : le rock progressif des années 1970 – Partie I

Existe-t-il une culture européenne ? En ces temps d’élections pour remplir un parlement fantoche strasbourgeois, c’est une question qui garde sa pertinence et que de nombreux penseurs (Kundera, Habermas … BHL ?) ont interrogé et interrogent toujours. Sont souvent évoquées les circulations des hommes et des idées du temps de l’humanisme (le programme étudiant européen s’appelle bien Erasmus) ou des Lumières, le romantisme du XIXe siècle, mais plus rarement la culture populaire. Or, l’américanisation tant brocardée quand il s’agit de cinéma ou de musique, n’avait pas vu venir un mouvement subversif qui a même fini par traverser l’Atlantique. En effet, le rock progressif proposait de maintenir l’arsenal instrumental issu du rock, notamment côté électrification, en s’émancipant des codes et des structures du blues ou de la pop music au profit d’une écriture complexe et d’un goût pour la virtuosité.

Le festival de Woodstock sous les auspices duquel se referment les années 1960 peut sembler être davantage un chant du cygne qu’une consécration. En effet, deux grands sous-genres du rock fleurissent en Angleterre au même moment, renvoyant au passé les héros de la veille : le hard-rock (Led Zeppelin, Black Sabbath, Deep Purple) et le rock progressif qui nous intéresse. Des ponts ont d’ailleurs existé entre ces deux styles : Uriah Heep en est l’exemple le plus éloquent, mais jetez un coup d’oreille à « Child in Time » de Deep Purple ou à « In the Light » de Led Zeppelin, la dimension progressive s’y fait ressentir. Les années 1970 commencent et le rock se complexifie, se diversifie, connait une période de maturité déjà initiée par les improvisations psychédéliques du genre « In-A-GADDA-DA-VIDA » d’Iron Butterfly ou des orchestrations de Procol Harum et Moody Blues.

King Crimson – In the court of the Crimson King

C’est bien sûr l’Angleterre qui est le berceau du rock progressif avec des formations qui connurent un énorme succès à l’époque, insoupçonné pour qui ne s’est jamais penché dessus, le genre ayant connu un désaveu à partir de la vague punk. Citons King Crimson considéré comme le groupe fondateur avec In the Court of the Crimson King, Yes et Genesis, inaugurant un rock symphonique virtuose et l’attrait pour des pochettes soignées (signées Roger Dean pour Yes), Jethro Tull aux influences folk (flûte traversière omniprésente), Emerson, Lake & Palmer (ELP) très technique et inspiré par la musique classique, toute l’équipe de l’Ecole de Canterbury puisant dans le jazz (Soft Machine, Caravan), la musique sombre et angoissante de Van Der Graaf Generator, et bien sûr Pink Floyd, offrant une musique planante qui s’inscrit dans le registre psychédélique. Tous ces groupes forment la première génération qui commence entre 1969 et 1970. Ils sont suivis par une ribambelle de formations aux discographies fournies et exceptionnelles : Gentle Giant, Curved Air, Camel, Beggar’s Opera…

Yes – Tales from topographic oceans

Difficile de parler du rock progressif sans évoquer ses caractéristiques. Si les instruments électriques issus du rock sont bien présents, le genre ne connait aucune limite dans sa panoplie. Violon omniprésent chez Curved Air, flûte traversière ou accordéon chez Jethro Tull, basson et tournebout chez Gryphon pour ce qui est des instruments acoustiques. Le goût pour les instruments acoustiques est aussi important que celui pour les claviers, car ces groupes s’engouffrent dans les expériences sonores offertes par les nouveaux instruments électroniques, thérémine, moog, orgue Hammond et autres synthétiseurs (Tangerine Dream, entre autres, en fait sa marque de fabrique). Autres aspect, la longueur des titres qui est souvent soulignée ; ils dépassent facilement les 10 minutes, le double sans problème voire un album complet (40 minutes environ à l’époque, Thick as a Brick de Jethro Tull est un exemple fameux), mais ce n’est pas nécessaire (« Aristillius » de Camel dure moins de deux minutes). La technicité et la dextérité musicale sont au cœur du propos, sans forcément confiné à la démonstration. Enfin, les influences sont puisées partout : rock bien sûr, mais aussi musique classique, folk, musiques traditionnelles, jazz, musique contemporaine et concrète… Nous renvoyons à l’ouvrage d’Aymeric Leroy (Le rock progressif, Le mot et le reste, 2014, 456 pages) qui est une bonne synthèse et introduction sur le genre pour donner un premier aperçu sur ce courant musical aujourd’hui méconnu.

Nous avons beaucoup parlé du Royaume-Uni, lieu de naissance du genre, pour mieux s’en émanciper et montrer en quoi le rock progressif se constitue comme un genre européen, hypothèse formulée par Chris Anderton dans son article « A many-headed beast : progressive rock as european genre » (Popular Music, Vol. 29/3, 2010, pp. 417-435). En effet, si les Etats-Unis sont incontournables quand il s’agit de rock, les formations progressives américaines arrivent plus tard (milieu des années 1970, pour Kansas, Starcastle, Happy the Man, ou Rush pour le Canada …) et la participation du nouveau continent est surtout sensible dans les années 1990 en permettant un renouveau progressif (Dream Theater, Spock’s Beard, Glass Hammer). A l’inverse, il prend ses racines dans tout le continent européen, au moins à l’ouest, devenant pendant quelques années un genre dominant dans de nombreux pays considérés comme des périphéries du rock.

Nous vous proposons donc une rétrospective sur une culture musicale européenne des années 1970, ainsi qu’une illustration de la thèse envisagée par Chris Anderton, qu’il ne fait qu’esquisser dans son article par quelques exemples ponctuels.

Allemagne : au cœur du Krautrock

Amon Düül – Phallus Dei

L’absence d’une culture blues et pop, la sclérose de la musique folklorique et les sources d’inspiration apportées par la prégnance de la musique classique ainsi que par l’engouement pour la musique contemporaine font de ce pays une terre fertile pour le rock progressif. Les musiciens s’expriment largement sur ce sujet dans le documentaire Rock allemand, rock planant (Arte, 2012). L’Allemagne se distingue par un courant spécifique nommé Krautrock, en fait bien plus varié que l’impression donnée par cette appellation commune, mais qui garde comme caractéristique le goût pour l’expérimentation. Terme péjoratif et moqueur à l’origine, entendre « rock-choucroute », ce courant a trouvé à l’époque – et de nos jours – un public fidèle et relativement nombreux. Musique électronique, influence des longues improvisations psychédéliques, et amour pour la musique concrète (notamment Stockhausen), font la recette de cette sous-branche très productive. Dès la fin des années 1960, Amon Düül II se lance dans un rock progressif inspiré par les délires psychédéliques, renforcé par la vie en communauté des membres du groupe, autre point commun avec les hippies américains. De longues plages d’improvisations sont présentes sur les albums studios (Yéti) et en live, donnant une esthétique particulière au groupe. Pour les autres formations, citons Floh de Cologne dans le même esprit ou Gila moins connu mais dont le premier album se démarque par sa qualité, Embryo dans un registre plus jazz, Neu assez minimaliste et proto-punk. Faust et Can ont été couronnés de succès et demeurent des références. Ces groupes forment une communauté solidaire qui distribue les albums des autres groupes dans leur ville, le tout avec un esprit contestataire marqué. C’’est de ce sous-genre que va naître la musique électronique autour de Klaus Schulze et Tangerine Dream ou Ash Ra Tempel. Nous ne pouvons que conseiller la lecture d’Au-delà du rock d’Eric Deshayes (Le Mot et le Reste) qui approfondit l’histoire de ce mouvement.

Eloy – Ocean

Il ne faudrait pas limiter les productions progressives allemandes au Krautrock et aux expérimentations électroniques. Un courant symphonique bien vivace s’épanouit dans le pays de Goethe, inspiré par les confrères britanniques. Le groupe Nektar, d’ailleurs, est composé de ressortissants des deux pays, et accouche du magnifique A Tab in the Ocean. C’est Eloy qui est le plus grand représentant de ce courant, avec une discographie pléthorique couronnée de succès à la publication d’Ocean, inspirant un autre groupe, Novalis, quand Grobschnitt à cheval entre symphonique et Krautrock, propose une musique ambitieuse avec sa « Solar Music ». Enfin, Birth Control ou Lucifer’s Friend ont fait des détours vers le rock progressif en la mâtinant de sons saturés.

France : entre Zeuhl et poésie symphonique

En attendant de goûter au vin anglais, donnons tort à John Lennon en démontrant que la France a pu offrir au rock des artistes de haute volée, notamment dans le courant progressif. Terre d’accueil précoce pour l’Ecole de Canterbury dont les groupes viennent se produire dans le sud (Soft Machine à Saint-Tropez), favorisant l’émergence de formations locales influencées par ce mélange de jazz et de rock (Ame Son, Triode, Moving Gelatine Plates …) jusqu’à voir éclore un groupe plurinational sur son sol, Gong.

Mais la France voit surtout deux groupes se démarquer, illustrant deux visages différents du rock progressif, l’un symphonique l’autre plus expérimental : Ange et Magma.

Magma – .M.D.K.

Magma propose davantage qu’une simple musique, il forge tout un univers aux accents de science-fiction, chantant dans une langue inventée, le kobaïen. La bibliographie sur le groupe est assez imposante pour que les curieux y trouvent leur compte, avec un notable ouvrage d’Antoine de Caunes sorti en 1978, exemple de ce que pouvaient être les fans du groupe (vêtus de noir), érudits et complètement investis dans l’univers magmatique. Christian Vander, batteur et fondateur du groupe, est un disciple de John Coltrane, ce qui donne la coloration free-jazz et avant-gardiste à la musique de Magma, qui puise également dans les musiques savantes, notamment chez Carl Orff (voire Mekanïk Destruktïw Kommandöh), sans oublier une réelle dimension rock. Tout un pan du rock progressif français se construit en référence à Magma, dans le courant appelé Zeuhl : Art Zoyd, Zao…

Dans la catégorie plus expérimentale du rock progressif français, mettons en avant les très avant-gardistes groupes proches (ou inclus) dans le mouvement Rock In Opposition comme Red Noise, Etron Fou Leloublan ou encore Nyl (à consulter, L’underground musical en France d’Eric Deshayes et Dominique Grimaud, Le Mot et le Reste, 2013, 344 pages). De même, le pays se montre pionnier dans la musique électronique, soit de façon radical avec Jean-Michel Jarre, soit en gardant des liens avec le rock comme Heldon.

Ange – Emile Jacotey

Mais la France s’illustre également dans un rock symphonique très inspiré par Genesis ou Yes, dont Ange est la tête de proue. Avec ses textes très poétiques (le groupe est amateur de Brel et reprend à ce titre « Ces gens-là » dans Le cimetière des Arlequins) voire hermétiques, incarnés d’une façon très théâtrale par le chanteur Christan Décamp, Ange connait un succès important dans l’hexagone, et la carrière du groupe n’est toujours pas achevée (leur dernier album date de 2018). Leurs plus belles œuvres sont sans doute Emile Jacotey qui revient sur les légendes d’antan inspirées par un vieux maréchal-ferrant (ayant vraiment existé) et Au-delà du Délire. Une particularité du rock symphonique français est l’utilisation  de la langue de Molière, facette adoptée par Ange et ses épigones. La tradition d’une chanson française à texte a surement son influence sur cette caractéristique audacieuse. En effet, Ange est à l’origine d’un courant musical riche comprenant, pour ne citer que les plus connus, Mona Lisa, Atoll, Taï Phong (Jean-Jacques Goldman en est membre …), Clearlight, Carpe Diem … Dans les années 1980, Minimum Vital et Arrakeen redonneront un nouveau souffle au genre en le teintant de nappes néo-progressives, tandis que Magnésis ou Nemo (ces-derniers s’inspirant également du jazz et du Metal de façon avec virtuosité) continuent de porter la flamme actuellement.

Cet article fait partie d’une série d’articles.

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