Woodstaco 2019, Chapitre IV : « Le seul chemin qui nous reste pour faire de la culture, c’est dans les quartiers. »

Se remplir les oreilles à l’autre bout du monde, Chapitre IV : un entretien avec Pablo Vargas, chanteur de JuanaFé.

Il est aux environs de 20 h lorsqu’on annonce, sur la scène Enjambre, le groupe de cumbia JuanaFé. Un murmure de contentement parcourt la foule, deux ou trois sifflements sont lancés. Le public bourdonne encore un instant, puis accueille chaleureusement les musiciens.

JuanaFé est un groupe plutôt connu de la nouvelle cumbia chilienne. Depuis 15 ans, ils arpentent les festivals et comptent aujourd’hui six albums studio et de nombreuses collaborations. L’ambiance est au rendez-vous, le public reprend en chœur les refrains et danse tant qu’il peut. Les savants mélange de cumbia, ska, samba et autres fonctionnent à merveille. Sur scène, Pablo Vargas se démène et diffuse son énergie d’un bout à l’autre de la scène.

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JuanaFé en 2011.

Nous le rencontrons après le concert, à la descente de scène. Il est un peu essoufflé, mais encore électrisé. La scène a toujours été leur lieu privilégié, elle est, pour eux, le prolongement de la rue. Le groupe s’est, en effet, formé dans les quartiers périphériques de Santiago. Pablo Vargas revendique ces origines modestes et affirme « le seul chemin qui nous reste pour faire de la culture, c’est dans les quartiers, dans la rue ». Confrontés au faible engagement de l’État dans la culture, les musiciens chiliens citent souvent le contact direct avec le public comme moyen de pallier au manque de soutien institutionnel. Le chanteur nous le confirme et explique que la solidarité entre musiciens est aussi une nécessité et que cela permet de continuer à créer.

Au fil de notre discussion, la question de l’accès à la culture devient rapidement centrale. « Le Chili ne se sent pas riche culturellement », ce qui est, pour Pablo Vargas, le résultat d’une faible ouverture au monde et des failles dans le système éducatif chilien. La version « erronée » de l’Histoire, construite du point de vue du colon européen, et la toute-puissance de la culture nord-américaine explique le peu d’intérêt porté aux artistes chiliens et à leurs productions. Selon lui, le meilleur moyen pour les artistes de se développer est de s’organiser entre eux et de se regrouper. Il note toutefois que la société chilienne est en train de changer. « Il y a vingt ans, « indio » (« indien ») était une insulte », aujourd’hui les peuples indigènes sont plus acceptés, ce qui permet d’espérer que les choses s’améliorent.

JuanaFé fait de la cumbia, genre musical sud-américain bien implanté au Chili. Ce genre existe depuis très longtemps et les premiers enregistrements ont lieu dès les années 1940. JuanaFé et d’autres groupes (tel que Chico Trujillo) réinventent aujourd’hui cette musique populaire. « Les gens aiment la cumbia » sourit Pablo Vargas, mais il est très critique de la majeure partie de la nouvelle cumbia chilienne.

Pochette
Pochette du dernier album du groupe, sorti cette année.

La nouvelle cumbia est en effet selon lui « pour faire la fête », et ne porte plus de thématiques sociales. JuanaFé veut, au contraire, « parler de choses concrètes ». Avec El volcán, ils abordent la violence des quartiers populaires ( « Tirs dans la banlieue empêchent de dormir, bien loin de la Moneda » ), Yankee Man dénonce la politique interventionniste des Etats-Unis ( « Ils viennent avec de bonnes intentions parler de démocratie, avec des balles et des canons. » ). D’autres chansons évoquent les difficultés économiques ( La Maquinita, El Callejero ), l’environnement ( Del fin del mundo), la drogue ( Tengo luquita ) ou les problèmes sociaux et familiaux ( Mama a los 15, Maleducao ).

Toutefois, d’un point de vue musical, JuanaFé appartient bien à cette nouvelle cumbia. La cumbia « traditionnelle » existe depuis près d’un siècle et s’est étendu à toute l’Amérique latine. De grands groupes sont devenus des références de Santiago à Bogotá. « On regarde les grands orchestres comme la Huambaly, il y a une racine commune à plusieurs pays. Au Chili il y a une façon unique d’en profiter et de la jouer, mais c’est un langage commun. »
À l’heure actuelle, de nombreux artistes s’emparent de cet héritage pour le ré-interpréter. La nouvelle cumbia est à la fois un prolongement de cette cumbia originelle et une forme renouvelée et enrichie de multiples influences. Dans ce courant, la musique de JuanaFé s’enrichit en effet de rythmes africains, d’emprunts au rock, au hip-hop, au reggae, entres autres.

On annonce le groupe suivant. Avant de nous séparer, nous demandons à Pablo ce qui, selon lui, explique le succès du festival. « Ici, les gens viennent se connecter à quelque chose d’essentiel » répond-il avec un sourire.

Rai Benno & Namai

 

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