Woodstaco 2019, Chapitre III : « L’underground est une position dissidente »

Se remplir les oreilles à l’autre bout du monde, Chapitre III : un entretien avec Doctor Pez, chanteur de Solteronas en Escabeche.

L’obscurité gagnait lentement du terrain ce samedi soir lorsque nous avons rejoint la scène Nexo. Une centaine de personnes, par petits groupes, était installé dans l’herbe et attendait l’arrivée du groupe Solteronas en Escabeche. Entre chien et loup, les trois musiciens montent sur scène, leur public prêt à les suivre dans ce voyage. Le groupe qui se défini comme un trio de punk progressif impressionne par sa maîtrise technique mais aussi par son travail poétique.
S’appuyant sur Mimo et Ulra, respectivement à la basse et à la batterie, Doctor Pez module sa voix selon les morceaux, en joue comme il joue de sa guitare de laquelle il obtient d’étonnantes mélodies. Ce qu’on trouve chez Solteronas en Escabeche, c’est de l’expérimentation, un effort conscient de casser les codes et rompre les harmonies pour en créer des nouvelles, le tout avec simplicité.

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Mimo et Ulra sur scène.

Dans le public, on savoure le moment et les savants dosages entre de nombreuses influences. Du rock le plus contestataire au folklore chilien, le groupe mélange tout ce dont ces membres se sont nourris en plus de vingt ans de carrière. Durant toutes ces années, Solteronas en Escabeche a toujours chercher à transgresser, que ce soit sur scène ou en-dehors. Leur nom pourrait d’ailleurs se traduire comme « Vieilles filles à l’Escabèche ».
En toute liberté, le groupe diffuse gratuitement ses trois albums sur internet et refuse de commercialiser leur musique. À la fin du concert, Doctor Pez (ce qui signifie Docteur Poisson) prend le temps de développer sa vision de l’underground chilien et de sa place dans ce contexte.
« L’underground est une position dissidente dans la façon de voir le travail musical […] on n’avait pas comme objectif de faire partie de l’industrie. ». Le groupe s’est formé de manière spontanée, 4 étudiants en musique qui se retrouvent et qui commencent à expérimenter. Aujourd’hui, ils sont un trio. Au départ Doctor Pez écrivait de la poésie, mais il s’est vite rendu compte que l’audience était limitée, la musique au contraire permet plus de diffusion sans pour autant perdre le lyrisme. Ils travaillent 5 ans avant de lancer leur premier album en 2003, « Pan duro ». Le second album, « Puro circo volumen I y II » est sorti en 2010.

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Doctor Pez

Comme il nous le raconte, chacun des musiciens a des goûts et des références musicales différentes et c’est ce mélange qui les « pousse à expérimenter, à tordre les clichés ». Mais, ce qu’ils construisent n’est pas que musical. Une de leurs grandes figures d’inspiration est Vicente Huidobro, poète emblématique du Chili et créateur de son propre courant littéraire, « el creacionismo ». La pensée fondatrice de cette esthétique est résumée en ce vers « Pourquoi chantez-vous la rose, ô Poètes ? Faites-la fleurir dans votre poème. ». Il s’agit en effet de créer des nouvelles réalités plutôt que d’utiliser la poésie pour décrire la réalité.
L’entretien se transforme ensuite en un cours d’histoire de la musique indépendante chilienne des vingt dernières années. Depuis 1998, Solteronas en Escabeche a en effet pu suivre de très près les changements du monde underground. Les évolutions techniques ont eut deux effets importants sur la scène indépendante : « Ça a simplifié la diffusion, mais ça a engendré plus de compétition (entre les groupes). »
Les changements sont également visibles dans le lien entre la musique et la politique. Selon Doctor Pez, les artistes ne sont plus les acteurs de changements et doivent de pus en plus être des travailleurs qui fabriquent un produit. Il met cela en écho avec la position des partis de gauche chiliens qui pour lui ont mené au désenchantement généralisé. Le chanteur va même plus loin en affirmant que l’image d’artiste engagé est aujourd’hui usée et que ceux qui s’en réclament sont souvent dans une « incohérence discursive ».
Attention, Solteronas en Escabeche est pourtant un groupe qui porte des préoccupations politiques et sociales. Le fonctionnement de l’industrie musicale n’est bien sûr pas épargné, Doctor Pez questionnant notamment la propriété de la musique. « L’œuvre comme patrie est aussi critiquable en tant qu’objecteur de conscience. » Ainsi, le groupe refuse de s’inscrire auprès de l’organisme gérant les droits des auteurs-compositeurs et diffuse sa musique librement.

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Solteronas en Escabeche à Woodstaco 2019.

Évidemment, cet engagement les empêche de vivre de leur musique, et tous les trois travaillent, notamment comme professeurs au sein des Écoles de Rock et Musique Populaire. Ce dispositif de l’État permet de « faire circuler la musique », même si « l’institutionalité est très lente et très bureaucratique. » Par ailleurs, les politiques publiques cherchent à valoriser la diffusion a l’international, ce qui, pour Doctor Pez est une erreur, « le processus interne (étant) plus important pour le développement du monde musical chilien. « 
Loin d’une diffusion de grande ampleur, Solteronas en Escabeche poursuit sa route. Craignant une dépolitisation s’ils deviennent dépendants des aides de l’Etat, le groupe vient de publier sur internet son dernier album, «Lenguaje y Comunicación » que vous pouvez écouter ici.

Rai Benno & Namai

 

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