Temps de travail : couteau suisse économique, social et politique

La forte contestation sociale qui anime le pays depuis plusieurs mois a poussé l’exécutif à s’adonner à un exercice de consultation sans précédent. Autre conséquence directe des revendications, le gouvernement a été contraint d’agir en faveur du pouvoir d’achat. Dès lors, une question se pose : comment compenser les baisses d’impôts et le financement de la dépendance ? Une fois de plus, c’est la contribution des français qui a été désignée comme le moyen le plus efficace pour répondre à cette interrogation. L’allocution annulée du chef de l’Etat et les rumeurs non démenties ont laissé germer, depuis quelques semaines, l’idée que travailler plus serait la solution la plus viable pour compenser les dépenses. Ce jeudi 25 avril, lors de la restitution du Grand débat, les annonces du Président ont certes évincé certaines hypothèses mais le flou reste entier quant aux possibles changements qui pourraient « rectifier » le temps de travail.

Toute l’animation autour de ce thème trahie l’importance que portent nos sociétés à ce sujet, notamment en France où beaucoup en ont une vision ambivalente. Mais alors, quel rôle le travail occupent-il pour les individus ? De quelle manière la sphère politique accapare-t-elle ce thème qui concerne pourtant directement les citoyens ? Brandi comme le moyen compenser les réformes, diverses possibilités pourraient pousser les français à travailler d’avantage mais seraient aussi la cause de différents impacts sur le chômage. Plusieurs visions s’opposent.

Les Inrockuptibles 17/09/17

L’actualité le rappelle, le travail a d’abord une fonction économique. Il est en revanche important de souligner sa dimension sociale qui permet l’indépendance par l’argent et la consommation. A l’inverse, c’est parfois par son absence que le travail brille, le chômage étant un catalyseur des difficultés sociaux-économiques de toute une partie de la population. En effet, le travail est aussi la principale voie de l’insertion sociale et c’est pour cela qu’il ne doit pas rester cantonné à la sphère politique qui l’utilise souvent comme un élément de régulation, en dehors de toute considération humaine.

Le rapport des français au travail est particulier. Plutôt satisfaits des 35 heures, beaucoup trouvent pourtant ridicule le fait d’établir une durée légale de travail.  De plus, une grande majorité dit aimer son travail tout en estimant « perdre sa vie à la gagner ». La loi Aubry sur les 35 heures n’a, dans tous les cas, qu’été depuis sa mise en place en 2000, un seuil théorique rarement respecté. Dès cette époque, un important débat a éclaté entre leurs défenseurs et détracteurs.

Mais une autre réalité accompagne le débat sur le temps de travail. Le chômage persistant est un problème difficile à gérer et qui résiste aux différents gouvernements, de droite comme de gauche. Et bien qu’il ne manque pas d’explications (croissance de la population active, politiques monétaires restrictives…), l’augmentation du temps de travail encourage le chômage en s’opposant au partage des emplois. Cette place importante du chômage rend le débat sur le temps de travail encore plus exacerbé. Différentes visions s’opposent dans le paysage politico-médiatique. Dans l’actualité des annonces d’Emmanuel Macron et dans un flou persistant après son discours de jeudi dernier, il parait utile de revenir sur les différentes pistes envisagées et leurs conséquences.

Pourquoi le débat sur les 35 heures déchaine-t-il autant les passions et pourquoi revient-il si souvent sur la table ? La question divise entre une gauche souvent en faveur d’un partage du temps de travail et une droite qui pense impossible le redressement économique sans travailler plus. Mais se cantonner à une fracture droite-gauche serait trop simple. Le journaliste Hervé Gattegno fait d’ailleurs une analyse plus profonde du problème en précisant notamment que le débat sur le temps de travail est inutile et risqué : « Il va diviser la gauche, prendre la droite à revers, et permettre au FN de se poser en défenseur des salariés ».

Nombreux sont ceux, notamment à droite, qui soutienne l’augmentation du temps de travail au nom de la croissance économique. Lors de la dernière présidentielle, François Fillon proposait de supprimer toute référence à la durée légale du travail dans la loi laissant cette liberté aux entreprises. D’autres moins à droite ont pu défendre cette option comme Manuel Valls alors premier ministre ou Emmanuel Macron lorsqu’il n’était pas Président. Et les affinités avec le libéralisme ne sont pas les seuls arguments des défenseurs du « travailler plus ». Ces dernier brandissent bien volontiers la « valeur travail » comme totem à ne pas bafouer. La réduction du temps de travail représenterait dès lors la porte ouverte à l’oisiveté et la fin de la méritocratie.

A l’inverse, une partie du paysage politique, syndical et associatif français penche plutôt pour une conservation, voire une diminution du temps de travail actuel. L’économiste et homme politique Pierre Larrouturou s’est progressivement imposé comme une figure du « travailler moins pour partager plus » à travers le développement d’une semaine de quatre jours. Ce dernier préconise en effet 32 heures hebdomadaires pour plus de travailleurs et donc plus de cotisants. Le salaire restant le même, le manque à gagner des entreprises serait compensé par une exonération de la cotisation chômage. Bien que beaucoup crient à l’utopie, il est indéniable que le partage du travail peut être un moyen de créer de nombreux emplois. La semaine de 32 heures est d’ailleurs expérimentée dans bon nombre d’entreprises et s’avère être une expérience concluante en termes de création d’emploi.

NouvelleDonne.fr

Bien à l’encontre de cette dernière idée, les récentes allusions du Président de la République et de son gouvernement semblaient bien se tourner vers un allongement de la durée du temps de travail, sacrifice nécessaire à la compensation des dépenses.

Après des semaines de confusions, des annonces qui restent floues

Il y a quelques mois déjà, des bruits de couloirs laissaient entendre une volonté de l’exécutif de revenir sur les 35 heures. L’absence de démenti et les fuites du discours initial du Président ont appuyé les soupçons. Dans le paysage médiatique, trois options apparaissaient plausibles pour faire travailler les français davantage :

Tout d’abord, la suppression d’un jour férié ou l’ajout d’une journée de solidarité (déjà réalisé en 2004) pourrait rapporter près de trois milliards d’euros mais cette piste n’a pas été jugée assez efficace. La piste la plus envisagée et ce depuis la mi-mars fut le vieillissement de l’âge de départ à la retraite. Plusieurs membres du gouvernement, souvent issus de la droite avaient mentionné l’éventualité d’un report de cet âge sans être contredits par l’Elysée. Enfin, la possibilité d’abandonner les 35 heures pour augmenter la semaine de travail fut moins commentée mais a été vue comme la solution la plus probable.

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 Finalement, Emanuel Macron ne s’est officiellement prononcé sur aucune de ces propositions laissant la question quelque peu en suspens. Ce dernier a plutôt expliqué que « Travailler plus, ça peut se faire d’une autre manière », expliquant que son choix se portait sur un allongement de la durée des cotisations : « Ce sur quoi peut travailler le gouvernement, c’est de regarder si on peut allonger la période de référence sans bouger l’âge légal pour avoir un système de décote qui incite à travailler davantage, mais sans forcer tout le monde ».

La question du temps de travail semble belle et bien prête à occuper le paysage politique et médiatique des prochains mois. Emmanuel Macron, sans vraiment trancher le sujet, laisse libre court aux hypothèses. Les débats en cours depuis près de vingt ans sur les 35 heures prouvent que le travail occupe une place primordiale dans la société. Pivot de la croissance économique, principal remède à un chômage structurel, instrument politique ou valeur républicaine, le temps de travail reste un outil de régulation sociale et gouvernementale. Posant un regard ambivalent sur ce thème, les français sont aujourd’hui 54% à s’opposer à l’allongement du temps de travail (IFOP). Il parait nécessaire de rester au fait des prochaines évolutions quant à cette thématique pour ne pas que le « travailler plus » devienne la compensation systématique des mains tendues par le gouvernement.

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