Woodstaco 2019, Chapitre II : « On voulait créer quelque chose d’authentique et d’original. »

Se remplir les oreilles à l’autre bout du monde, Chapitre II : un entretien avec Matías Burgos, organisateur du festival Woodstaco.

Avec ses quatre scènes et ses 100 groupes, le festival Woodstaco demande énormément de travail à ses organisateurs. Par ailleurs, e refus de s’associer à de grandes entreprises pour boucler les budgets et l’indépendance revendiquée font de cet événement un cas à part au Chili.
Pour en savoir plus, nous sommes allés poser quelques questions à Matías Burgos, membre de l’organisation depuis la première édition et chargé des relations presse. Malheureusement, très occupé lors de l’événement, il a à peine le temps d’échanger quelques mots avec nous avant qu’un bénévole vienne le chercher. Un problème urgent à régler. Nous arriverons tout de même à mener un entretien à tête reposée.

« Le premier Woodstaco fut un événement privé à Curicó […]. Une réunion d’amis, un groupe (Los Gatos Negros) une sorte de scène improvisée, une lampe, un barbecue et beaucoup de vin. Après un réveil halluciné, nous savions qu’on devait partager ça avec plus de monde. [Il faut] prendre en compte que dans notre ville, rien ne se passait musicalement parlant, les groupes ne venaient pas jouer, il n’y avait pas de bar avec de la musique live. On aimait beaucoup aller dans la nature, avec de la bonne musique et passer la journée à profiter de l’environnement et de l’amitié. »

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La seule scène de l’édition du festival Woodstaco 2011.

La deuxième édition dura de samedi après midi au dimanche matin. Le festival accueille alors plus de groupes, et année après année, se développe. Il prend le format qu’on lui connaît, avec trois jours et deux nuits de concerts, de nombreux groupes, une logistique et une organisation plus importante.
« Je dirais que la raison de créer Woodstaco était le besoin : personne n’allait le faire si on ne le faisait pas, personne ne ferait venir des groupes originaux de rock, personne ne risquerait sa peau en organisant un festival en dehors du mainstream. Nous n’étions et ne sommes pas motivés par des considérations économiques, on voulait créer quelque chose d’authentique et d’original. »

Lors de ses premières éditions, le festival se tenait à trois heures de route de Santiago et, en 2018, 4 000 festivaliers avaient participé. Cette année, Woodstaco a déménagé, s’éloignant encore de la capitale. Toutefois, environ 3 000 personnes ont fait le voyage, conformément à ce que les organisateurs attendaient. Pour l’organisation du festival, rester loin de Santiago est un choix.
« Nous nous sommes rendus compte que les provinces du sud de Santiago ont une nature privilégiée, un espace à l’abri de l’intensité et du bruit de la capitale. Le festival devait absolument être dans un lieu isolé, déconnecté de la vie urbaine […]. Dans ces provinces, il y avait beaucoup de gens qui attendaient un évènement de ce type, car le Chili est un pays très centralisé […]. Cela nous a donné une identité unique qui nous différencie des festivals de la capitale. »

Cet événement, fait à main, est en effet très loin d’être un festival classique. Il n’y a pas des marques associés ni de personnalités, il n’y a pas des groupes anglophones ni de la grosse scène du pop. Comme Matías nous explique « Woodstaco, sans l’avoir pensé ou créé de cette façon, c’est partie d’un héritage culturel de « DIY » (fait-le toi-même), qui s’agit de faire de la musique et la diffuser en-dehors du côté commercial ou de popularité […] en travaillant d’une façon peu traditionnelle. C’est quelque chose qui vient des années 1960 jusqu’à aujourd’hui, avec des groupes comme Los Jaivas ou Los Blops par exemple ».

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Eduardo Parra, membre de Los Jaivas, au festival indépendant Piedra Roja, 1970.

Matías Burgos approfondit ensuite la vision politique sur laquelle se fonde le festival :“Woodstaco cherche à se démarquer de ce qui est établit par le système mercantiliste et capitaliste : si l’entrée ne semble pas être bon marché à première vue, elle est un coût minimal pour pouvoir produire un festival. Il n’y a pas d’ailleurs de répartition de capital, tout est ré-investi dans l’édition suivante. C’est un événement inclusif qui fait le pari de la vie communautaire, de la fraternité et de la non-discrimination, où chacun peut faire ce qu’il veut à condition de ne pas gêner son voisin. Le festival a 11 ans, sans aucun accident à déplorer. Même si l’extérieur voit ça comme le sommet de l’incontrôlable, dans le festival, tu te rends compte que ce n’est pas ainsi. Je pense également qu’il est politique de ne pas avoir de grandes têtes d’affiche et de rester «petit». »

L’aspect politique est également présent hors des scènes à travers les différentes animations qui sont organisées. « Nous organisons des ateliers et des conférences parce que […] petit à petit nous nous sommes entourés et avons travaillé avec des nombreux artistes, de différentes disciplines. Ils voulaient un espace pour partager le savoir, l’art, et il était évident que nous devions le mettre en place et le partager avec le public. Cela fait partie d’une expérience artistique complète, nous voulons un festival interactif et que le public se l’approprie. La pensée critique, l’envie de changement et d’autres façons de vivre ont fait naître les conférences, qu’on espère continuer à développer. »

Comprenant 4 scènes et une centaine de groupes, Woodstaco demande un travail de programmation considérable, et une des solutions est le travail avec des partenaires.

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Le groupe Solteronas en Escabeche sur la scène Rock de Woodstaco.

« Le Collectif Enjambre a été le premier allié du festival, ils sont venus nous voir avec une proposition. […] Nous avons ouvert une scène pour eux et nous travaillons ensemble depuis huit ans. Leur scène est centrée sur la musique dansante, rythmique et ouverte aux sons du monde. D’un autre côté, la scène Laguna Mental est nouvelle et a été organisée conjointement avec le festival du même nom de Hualpén (VIIIe région, proche de Concepción). Ce festival a cinq ans d’existence et se concentre sur les sons psychédéliques, la musique expérimentale et d’avant-garde. Chaque scène a une équipe de programmateurs, qui écoutent et sélectionnent les groupes qu’ils considèrent appropriés à chaque espace. Chaque année, nous ouvrons des recrutements [auquel les artistes postulent], tant pour les artistes nationaux qu’étrangers durant deux mois environ. De plus, nous nous tenons au courant de ce qui se fait dans les bars, les concerts, les festivals […]. »

Cette diversité se reflète également dans le public, formé de « métaleux, hippies, punks, universitaires, travailleurs, jeunes et vieux, même familles entières. […] Comme le festival n’est pas enfermé dans un seul genre, ni excluant socio-économiquement, c’est juste des gens qui aiment profiter de la musique, de la nature et du partage. C’est incroyable de rencontrer des gens qui ont voyagé des journées entières pour arriver, du nord et du sud du Chili, d’autres pays d’Amérique et d’Europe. »

L’objectif de renforcer la musique indépendante au Chili ne passe pas que par le festival, mais également par une activité de production avec le label Ceguera Records, l’organisation de concerts tout au long de l’année, la promotion d’artistes divers et la réalisation de deux documentaires sur le sujet, dont l’un fût projeté aux Marché de Film de Cannes en 2018.

« Nous offrons une plateforme sur laquelle les artistes se présentent à un large public, très divers, avec qui ils ne pourraient partager leur musique. C’est magnifique de voir comment ces chansons touchent les personnes qui vivent l’expérience, pour ensuite les diffuser dans des lieux lointains. Pour le moment, nous nous concentrons sur le festival pour assurer une continuité. Ce que l’on sait, c’est que le prochain Woodstaco sera toujours meilleur que le précédent. »

Rai Benno & Namai

 

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