Woodstaco 2019, Chapitre I : Se remplir les oreilles à l’autre bout du Monde.

Se remplir les oreilles à l’autre bout du monde, Chapitre I.

 

Au mois de janvier, l’Amérique du Sud vit en plein été et, comme en Europe, cette saison est celle des festivals. Nous choisissons donc de nous rendre à l’un d’eux, histoire de prendre la température du monde musical chilien.
Le festival Woodstaco, qui a eu lieu du 11 au 13 janvier est exactement ce que nous cherchions. Son nom est une référence évidente et il se présente comme LE festival des musiques indépendantes. De plus, il a lieu dans la cordillère, proche de la petite ville de Parral, bien loin de Santiago, la capitale.

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Le groupe La Tromba sur la scène Laguna Mental.

Pour rejoindre le lieu du festival, il nous faut d’abord faire plusieurs heures de bus depuis Santiago, puis, de Parral, prendre un second bus, beaucoup plus petit, qui nous mène dans la montagne. Dès la gare de Parral, pas de doute, nous sommes au bon endroit ! On croise de nombreux jeunes gens, sacs à dos chargés, équipés de tentes et de tout le matériel nécessaire pour un weekend de camping.
Dans notre petit bus, nous voilà partis sur les routes sinueuses. Rapidement, les gens se mélangent, discutent, chantent, partagent. Un enfant de cinq ans, dont c’est le deuxième Woodstaco, guette par la fenêtre l’arrivée. Après un bon moment, secoués dans une ambiance bon enfant, nous arrivons.
Entouré de montagnes, entre deux cours d’eau, le lieu est magnifique. Nous entrons sans difficulté, récupérons nos entrées auprès de l’organisation et suivons le sentier. Nous passons ensuite devant deux scènes, de nombreux commerces éphémères, un petit pont, avant de continuer le long du lac et de nous enfoncer dans la forêt.

À l’abri des arbres, les festivaliers s’installent dans un sympathique désordre. Une fois établis, nous consultons la carte et la programmation. Le festival comporte quatre scènes qui fonctionnent en même temps.

 

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Les scènes sont reliées entre elles par des sentiers à la décoration psychédélique.

Les scènes Enjambre et Nexo sont centrales, à proximité du camping, des commerces et des lieux de restauration. La scène Laguna Mental est installée un peu plus loin, au bord du lac dans lequel de petits groupes de festivaliers se baignent déjà. Enfin, la scène Rock est plus éloignée, il nous faut traverser le bois puis suivre des chemins de terres ocre avant de l’atteindre. Le soleil est écrasant et les organisateurs ont eu une très bonne idée en montant une grande tonnelle face à la scène, nous permettant de nous mettre à l’ombre.
Quand tout a commencé, il y a 11 ans déjà, il n’y avait que la scène « Rock » montée sur quelques palettes. Cette pionnière reste aujourd’hui la principale, fière d’accueillir la plupart des têtes d’affiche et le rock le plus dur de chaque soirée. La deuxième à apparaître est Enjambre (Essaim) qui est gérée par un collectif de musiciens indépendants et qui a, depuis toujours, une programmation diverse, plus éloignée du rock et proche des racines latino-américaines en passant par le reggae et l’afrobeat.

La troisième scène est Nexo; créée il y a 3 ans, elle regroupe plusieurs labels et associations de province ayant à l’esprit l’envie de décentraliser la musique du festival. Dans cette même logique s’ouvre la quatrième scène : Laguna Mental, créée en collaboration avec un autre festival indépendant de Concepción, au sud du Chili. Sur ces deux scènes, où l’on retrouve du jazz progressif comme de la fanfare, se respire l’air psyché et l’expérimentation. Bref, avec 100 groupes, il est difficile de ne pas se perdre, et il est impossible de tout voir.

 

Vendredi

Les concerts commencent vers 19 heures et la tête d’affiche est le groupe argentin DosIntoxicados, mais ça sera pour plus tard. On peut commencer par écouter Latina Sativa, une MC de la nouvelle vague du rap chilien qui est déjà dans son deuxième album ou bien aller chercher l’expérience très personnelle du rock de Molo, un groupe qui vient de reprendre les scènes nationales après une longue pause. On peut également se rendre à Nexo pour écouter le rock psyché de Cholo Visceral, groupe clé de la scène underground du Pérou et continuer, maintenant oui, avec DosIntoxicados sur la scène Rock.
Ce groupe argentin est la formation réduite de Intoxicados, un des groupes les plus populaires d’Argentine. Ils sont ancrés dans le rock de Rolling Stones, mais avec une ouverture qui leur a permi de trouver des nouveaux publiques dans le hip-hop, et même dans l’électro. Comme leur deuxième album l’avoue, « No es solo rock and roll » («C’est pas que du rock and roll»). La fête ne fait que commencer avec un public en effervescence, un chanteur qui perd son t-shirt dans l’euphorie et la poussière toute-puissante qui se mêle aux lumières de couleurs.
Il est 2 heures du matin, mais les gens continuent à se balader en rigolant au milieu de la forêt. Toutes les scènes continuent à sonner et on peut être tranquille ; la musique est en pleine forme et Woodstaco vient de commencer.

 

Samedi

Le samedi, les concerts commencent à 11 heures. Nous profitons de la matinée pour aller jeter un oeil à l’espace « Woodstaquito », le Woodstaco des enfants. D’un côté, une scène accueille des concerts et des spectacles de théâtre, de l’autre plusieurs espaces sont aménagés. Il y a des jeux et un espace où différentes activités sont proposés aux enfants, comme des contes, de la peinture, des ateliers autour de l’art ou du recyclage, entres autres.

 

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À Woodstaquito, on peut aussi se relaxer à tous les âges.

Nous continuons à explorer le site. La nuit à été longue et nous allons prendre un café à un des seuls petits commerces ouvert si tôt. Des métalleux, blouson de cuir et cheveux longs y prennent un petit-déjeuner fait de café et d’œufs brouillés dans une ambiance chaleureuse. Différentes sucreries sont aussi proposées. Peu à peu, le soleil monte dans le ciel et les festivaliers se font plus nombreux. Autour des toilettes et des douches, par ailleurs très propres pour des installations temporaires, on discute des concerts de la veille et de ceux du soir.
Nous avons encore un peu de temps et passons rapidement voir l’endroit réservé aux ateliers et conférences-débat. Cet espace propose de nombreuses activités tout au long du festival. Sérigraphie (« imprimer » sa propre affiche-souvenir semble avoir du succès), tissu aérien, yoga, cours de danses diverses… Les débats-conférences ont lieu chaque jour et portent aussi bien sur l’Association des Festivals, la gestion de la musique en région, les problématiques de l’accès à l’eau ou l’environnement.

C’est la scène Laguna Mental qui ouvre le bal avec le groupe Pulso Natural dès 11 heures, et les groupes défilent jusque tard dans la nuit. Le jazz expérimental d’All Jazzera répond à la cumbia d’Internachonal Banda et nous naviguons d’une scène à l’autre.
En fin d’après-midi, les bad boys de Los Peores de Chile s’assurent que le punk n’est pas mort. Depuis 1993, ils font hurler leurs guitares et ont acquis au fil des ans une réputation importante. Après plusieurs années de pause, leurs fans ont été heureux d’apprendre leur reformation et ils ne cessent de gagner des adeptes. Au fil du concert, la foule grossit et ils descendent de scène sous les applaudissements.
La force de Woodstaco est de créer des ponts entre les publics et cette après-midi la scène Rock le montre bien. Après les punks rebelles, un autre groupe contestataire monte sur scène. Sol y Lluvia font parti du paysage musical chilien depuis les années 1980. Ce sont des survivants, formés dans l’arrière-boutique d’un atelier de sérigraphie en 1975, emprisonnés pendant deux ans par la dictature, ils furent cantonnés à l’underground jusque dans les années 1990. Leur popularité croît malgré tout, leur musique se diffuse par le bouche à oreille. Il flirtent avec la limite très souvent, mais passent à travers les mailles du filet de la répression. Cette année, ils n’ont plus peur, et sont acclamés par tous. Musique dansante nourrie d’instruments traditionnels, de rock et d’idéal, la foule reprends avec ferveur Adiós General ! Adieu Pinochet, Sol y Lluvia sont encore là.

 

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Plusieurs cours d’eau permettent au festivalier de se rafraichir entre deux concerts.

En début de soirée, c’est le groupe La Floripondio qui prend la suite et fait vibrer sa cumbia teinté de ska et de reggae. C’est très bien, mais nous partons explorer les autres scènes. Nous passons par la scène Nexo sur laquelle joue Solteronas en Escabeche. Trois musiciens, (basse, guitare, batterie) commencent tranquillement dans une lumière intimiste. Une petite centaine de personnes est assise sur l’herbe, devant la scène. Cela fait 20 ans que le groupe s’est formé, refuse tout ce qui s’apparente au marché de la musique et construit une base de spectateurs fidèles. Ils distillent un art-rock progressif teinté de psychédélisme et d’expérimental, envoûtant et nous ne voyons pas le temps passer. La fin du concert arrive et nous nous glissons en loge pour un entretien.

En sortant de l’entretien, nous entendons au loin la scène Laguna Mental sur laquelle le groupe Akinetón Retard joue son jazz expérimental. Nous nous dirigeons vers la scène Enjambre. Le public est très nombreux depuis le milieu de l’après-midi. Des cercles d’amis s’asseyent dans l’herbe, un verre à la main, se lèvent pour danser avant de se rasseoir et de continuer à discuter. Mais bientôt, tout le monde se retrouve debout. Por aquí pasan aviones lance la fête. Le public se regroupe bientôt au pied de la scène, alors que le groupe suivant s’installe. JuanaFé est connu et attendu. Leur musique très dansante, festive s’inscrit dans la nouvelle cumbia qui déferle sur le continent depuis une quinzaine d’années. Dans une ambiance espiègle, la foule bouge comme une seule personne. On croise ensuite le chanteur dans les loges qui prend le temps de nous répondre.

Un peu plus tard, le groupe Newen Afrobeat est très bruyamment accueilli. Depuis quelques années, leur popularité ne cesse d’augmenter et ils assurent un spectacle très complet. Musical d’abord, avec un afrobeat revendiquant l’héritage de Fela Kuti et mêlant musique africaine et latina. Théâtral ensuite par les costumes et la danse, avec les trois chanteuses-danseuses en avant-scène. Ils nous confirmeront en entretien que c’est un des aspects qu’ils ont beaucoup travaillé récemment.
Les 14 membres de Newen sortent de scène et quelques soucis techniques retardent un peu l’entrée en scène du groupe suivant. Nous discutons à droite, à gauche jusqu’à ce qu’apparaisse un jeune homme blond, maquillé, avec une veste orange vive et une guitare autour du cou. Nous ne connaissons pas ce groupe brésilien, Francisco el Hombre. Nous ne sommes pas déçus. Si l’ambiance s’est un peu calmé après Newen Afrobeat, Francisco el Hombre va relancer la soirée. Rock, salsa, percussions de batucada, musique mexicaine, ils piochent un peu partout pour que cela marche. Mateo, le guitariste finit par rejoindre le public et danse au milieu de la foule.

Sur la scène Rock, c’est Spiral Vortex qui balance son rock psychédélique devant un parterre de fans. Avec plusieurs tournées internationales et trois albums réalisés par un des labels indépendants les plus importants, cela reste une valeur sûre du psyché. Lyrique, planant et mélancolique, leur rock ravit les festivaliers.
Les plus courageux peuvent continuer à enchaîner les concerts jusqu’à quatre ou cinq heures du matin et, après cela, il est encore possible de trouver quelques musiciens égarés au bord de la lagune qui reprennent à l’improviste les classiques de la musique chilienne.

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Au dessus du fleuve, les plus aventureux pouvaient pratiquer le slackline.
Dimanche

C’est le dernier jour de Woodstaco et tout le monde le sent. Il y a ceux qui n’ont pas dormi et qui se baladent dans une nébuleuse temporelle, encore en pleine joie, et il y a ceux qui commencent à ranger leurs affaires, plier leurs tentes, et regarder derrière eux avec les yeux un peu tristes. La prochaine édition est trop loin.
Mais, tout n’est pas perdu. Le festival garde quelques artistes sur chaque scène pour fermer en douceur la journée.
Enjambre fait le pari du folk apaisant de Delia Valdebenito et Esteban Pavez. Laguna Mental ouvre la dernière séance avec le projet de steel tongue drums Steel Art. Nexo nous ramène de l’expérimentation avec Radio Pakal et le Rock, le Rock c’est aujourd’hui la scène du rap et du théâtre.
On commence avec Habitual, rappeur et producteur chilien qui vient de sortir son premier album solo. Sur scène, on écoute son style sophistiqué et organique, une ambivalence qui marche très bien avec ses rimes travaillées. On continue avec le rap punk de Marmotas en el Bar. Oui, rap punk, les deux genres contestataires se mélangent avec ce duo de rebelles qui ont un jour eût l’envie de dire plus, plus vite. Le soleil frappe fort, mais on est tous des combattants et la foule se déchaîne.
Le spectacle se poursuit alors avec La Patogallina Saunmachin, projet issu d’un collectif de « théâtre punk » à musique expérimentale. Ils montent en scène habillés en noir et portant des perruques blanches, soulignant ainsi le lien entre les deux arts. Personne ne veut que la fête finisse.
Mais il faut fermer et qui pourrait le faire mieux que Mauricio Redolés. Cet homme, mélange de chanteur et poète, ancien prisonnier et rebelle, c’est le dernier cadeau de Woodstaco. Il fait du folk, du rock, de la cumbia et tout ce qu’il y a au milieu. Il a son public fidèle et tous les autres qui se posent pour l’écouter avec respect. Il est un patrimoine vivant et le fait qu’il soit là, en train de jouer, c’est la façon Woodstaco de dire que le festival connaît son histoire. Dire que Woodstaco est le passé, le présent et – peut-être – le futur de la musique chilienne.

 

 

Namai & Rai Benno

 

Se remplir les oreilles à l’autre bout du monde:

 

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