« J’veux du soleil » : François Ruffin et les gilets jaunes

Ceux qui connaissent le journal « fâché avec tout le monde ou presque » connaissent surement François Ruffin. Mais le rédac chef de Fakir est propulsé sur le devant de la scène avec son film césarisé « Merci patron ! » en 2016. Dès lors, un vrai sens de la mise en scène apparait. A la rescousse de la famille Klur, Ruffin en profite pour allier humour et tragédie à coup de caméra cachée et de montages qui opposent la France qui galère et la richesse du milliardaire Bernard Arnault. Ses coups d’éclat à l’Assemblée Nationale ont renforcé le goût pour la mise en scène du député-reporter et s’il a bien compris une chose, c’est que dans cet exercice, sa meilleure arme, c’est lui-même. Personne ne peut nier le sens de la mise en scène de François Ruffin, son intelligence technique et son espièglerie. Pour son nouveau film « J’veux du soleil », c’est un road movie qui lui permet de se mettre en scène dans un travail de rencontres avec des personnes qui ont revêtit le gilet fluo. Son but est de donner une nouvelle image aux gilets jaunes ou plutôt, leur rendre celle qu’ils avaient avant la défiguration du mouvement par les médias. « J’veux du soleil » répond à une double nécessité : donner la parole aux gilets jaunes et leur rendre justice en effaçant les préjugés principaux qui les concernent (fascisme, rupture avec l’écologie, alcoolisme…). Et double nécessité veut dire double réponse : à travers ces 80 minutes, les deux réalisateurs parviennent à filmer la misère mais aussi à montrer ce que le mouvement représente et permet pour toutes ces personnes qui n’en peuvent plus.

C’est parti. 350€ chez Norauto et le Berlingo est prêt pour six départements en six jours. Dès le début, le film s’oriente sur une mise en scène détachée, presque naturelle. Comme pour Merci Patron, François Ruffin utilise sa vieille Citroën. Gilles Perret le filme souvent au volant, des moments propices aux débriefes et à la réflexion, dans l’intimité d’un habitacle. A travers leur tour de France des ronds-points, les deux réalisateurs enchaînent les rencontres, rapides parfois mais les portraits sont bien choisis. Ruffin se met en scène comme celui qui libère la parole des gilets jaunes. Il a d’ailleurs l’habitude, à L’Assemblée Nationale, de parler pour ceux qui ne le peuvent pas. A travers ses focus, il parvient à montrer la misère autrement, pas par le biais de chiffres ou de pourcentages mais à travers des visages, de gens qui n’ont pas mangé depuis trois jours et qui dépendent des cartes de bingo pour aller chez Auchan.

La politique se noie dans l’émotion ou dans l’art mais elle est bien présente. N’est-ce pas comme ça que Ruffin la pratique, à travers la mise en scène ? Il a beau marteler avec Gilles Perret que leur film n’est pas politique, il l’est, même si l’art prime dans ce film qui « rend beau quelque chose de moche ». Encore une fois, la mise en scène du film en général mais surtout celle du « personnage Ruffin » sert toutes les causes des deux réalisateurs.

La mise en scène de Ruffin, c’est le paradoxe, l’opposition. Ils sont omniprésents dans ce film binaire. Comme pour « Merci patron ! », le film oscille entre humour et tragédie. L’humour permet de faire passer le film, de faire qu’il fonctionne alors que la dimension dramatique s’attache quant à elle à faire passer un message, le fond. D’une part, le film est très ironique, il se moque beaucoup de Macron et de son gouvernement. Les personnages mis en lumière sont aussi parfois très drôles comme ce gilet jaune qui s’offusque du prix des rénovations de l’Elysée : « Pour 500 000€, c’est du poil de cul de belette leur moquette non ? ». La musique aussi est un fil rouge du film. Méthode appréciée de Ruffin, la bande-son permet d’illustrer des idées ou de les mettre en opposition comme avec la chanson « Douce France » de Charles Trenet qui passe sur des images de chaos aux Champs-Elysées ou la mélodie de « J’veux du Soleil » qui appuie l’espoir et le désir des gilets jaunes. Mais ces scènes cocasses tranchent de manière systématique avec des passages plus maussades et poignants. On nous parle de frigos vides, d’obligation de glaner dans les poubelles, de ruptures ou d’enfants. Les visages qui en parlent sont gênés mais forts de pouvoir, grâce au mouvement, s’identifier à d’autres qui vivent la même chose.

Au risque d’un découpage manichéen, le montage du film s’est fait en un temps record mais permet de faire ressortir une mise en scène originale et intelligente. Les réalisateurs opposent par exemple des stratégies économiques de grands groupes (placements financiers) et des salariés dont les vies précaires dépendent de ces mêmes groupes. C’est pour laisser une autre trace que celle des chaines d’info en continue qu’il a fait ce film. Ruffin oppose souvent, en effet, des images de son film à celles de chaos que les médias passent en boucle.

On peut alors s’interroger sur la vision qui est présentée des gilets jaunes, qui sont ces gens, que veulent-ils et comment ? Et bien les gens que l’on voit sont normaux. Ce ne sont pas des portes paroles, ce ne sont pas des « importants ». Ce ne sont pas non plus des gilets jaunes qui ont eu accès aux débats médiatiques de ces derniers mois ; ces gens que l’on voit ce sont des gens que l’on a pu voir sur tous les ronds-points. Ce sont des personnes qui galèrent, qui se privent pour leurs enfants, qui pleurent et qui pour beaucoup ne veulent pas montrer tout ça.

Dernièrement, sont venus sur le plateau d’On est pas couché Cindy et Loïc. Loïc qui mange une fois tous les trois jours une pizza gratuite et Cindy qui souffre de devoir priver ses enfants. Loïc qui demande l’instauration du RIC et une plus grande représentativité en politique, Cindy qui n’aime pas Mélenchon et ne connaissait pas François Ruffin. Ces personnes on les a vu dans le film parler de leurs déboires, au milieu de nombreux autres gilets jaunes ayant eu plus ou moins de temps de parole dans le film. Certains sont drôles, d’autres poignants. Beaucoup sont les deux. Et certains les ont qualifiés de larmoyants, eux et le film.

Comment peut-on être à ce point insensibles pour les trouver larmoyants. Quand des personnes ne peuvent permettre à leurs enfants de s’en sortir, ont du mal eux-mêmes à vivre et quand ces personnes ont la force d’en parler ils sont qualifiés de larmoyants. Cela montre bien qu’il y a aujourd’hui une fracture immense entre certains français privilégiés qui ne se rendent même pas compte de leur chance ni de ce qu’ils disent et des français qui galèrent au jour le jour pour survivre. Cela montre bien l’importance de J’veux du soleil, et la justesse de la démarche de Ruffin et Perret qui ont voulu mettre en avant la parole de ces oubliés. Permettre à des voix rarement écoutées et souvent moquées d’être portées et entendues.

La mise en scène de J’veux du soleil s’attache à injecter du beau et de l’esthétisme dans un mouvement souvent rendu laid. Le tag géant de Marcel, gilet jaune qui émeut par son visage si expressif en est un bel exemple. Le film défend l’idée que la beauté n’est pas réservée aux riches. L’art doit primer pour les deux réalisateurs et François Ruffin insiste bien sur le fait qu’il a troqué sa casquette politique pour sa casquette d’artiste. C’est d’ailleurs sa propre personne qui est mise en scène durant le film. Ruffin est naturel : malade, faisant le plein d’essence, nettoyant sa voiture ou parlant de son divorce. Il se met en scène comme le bon copain sincère et drôle. Le spectateur est donc rendu proche d’un Ruffin qui exprime ses visions de la beauté ou de la misère au fil de son road trip.

 Fil rouge de « J’veux du soleil », François Ruffin joue le rôle du président et demande aux gilets jaunes de lui dire ce qu’ils diraient à Emanuel Macron. Cette mise en scène ironique pourrait presque faire penser à un début de campagne d’un Ruffin qui lâche même un « moi président » à la fin du film. Il faut dire qu’en soutenant ce mouvement social depuis le départ, François Ruffin explicite bon nombre de ses idées. La scène finale n’en est pas moins un exemple parfait : avant de chanter le refrain du groupe Au ptit bonheur, Ruffin énumère les solutions et les volontés d’un président de la République. 

Déterminé à pointer les causes de ce mouvement social, Gilles Perret et François Ruffin filment la souffrance. Le film fonctionne grâce au talent du réalisateur mais surtout au travers d’une mise en scène par Ruffin mais aussi de Ruffin. En embellissant ce mouvement et en lui rendant son visage d’origine, le député-reporter est aussi une courroie qui permet de transmettre le message social que passent les gilets jaunes grâce à des mises en situations drôles ou tristes mais surtout à travers une mise en scène piquante de François Ruffin et Gilles Perret.

La bande annonce du film ici.

Ecrit par antoinelgd et heruteci.

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