Quelle place pour l’individuel dans la lutte contre le réchauffement climatique?

Il est aujourd’hui admis que l’écologie doit devenir une priorité absolue et son combat doit être mené sur tous les fronts. Le dernier rapport du GIEC, les inquiétantes nouvelles du glacier de Thwaites1, les innombrables alarmes lancées par les scientifiques & climatologues sont tout autant de raisons de constater les désastres engendrés par le passage humain sur la planète, ainsi que l’échec des quelques politiques « environnementales » menées jusqu’ici.

« L’écologie est l’affaire de tous » est un discours que l’on voit souvent revenir lorsque l’on s’intéresse aux moyens d’actions à mettre en place pour tenter de préserver notre si chère planète.

On a d’ailleurs pu être témoin des paroles de M. Macron au grand débat à Gréoux-Les-Bains (04) le 07 mars2 : « la solution au réchauffement climatique, c’est d’abord chacune et chacun d’entre nous. » Pour ne pas être de mauvaise foi, replaçons la phrase dans son contexte : le président répondait à Anna, jeune adolescente qui tenait ces propos : « Il y a déjà une solution, si les personnes commencent déjà à ramasser leurs déchets, ça pourrait être moins polluant pour la planète. Si demain, tout à petit, les gens commencent à ramasser leurs déchets, on pourrait avoir une planète plus propre. »

A cela, Emmanuel Macron répond que « c’est exactement ça ». Il insiste sur l’importance de trier ses déchets pour « améliorer la situation de la planète » sans pour autant oublier de mentionner la nécessité des cadres et des lois dans la lutte contre le changement climatique. « Chaque individu, chaque secteur, chaque territoire a sa part de responsabilité et de changement. C’est comme ça qu’on fait cette transition ».

Emmanuel Macron répond à Anna (7/03/19), Grand Débat, Gréoux-Les-Bains

Cette interaction est pour le moins intéressante, car elle cristallise assez bien les problématiques qui se posent à nous quand on réfléchit aux leviers d’action en matière d’écologie. Constamment, on navigue entre deux écueils : d’un côté, une action citoyenne doit être à la base de tout changement, et de l’autre, l’individu en tant que citoyen est dépourvu face au poids des décisions politiques prises en la matière.

La « part du citoyen »

Tout d’abord, on peut voir que le discours tenu par Anna est absolument représentatif du discours majoritaire en termes d’écologie : la responsabilité par exemple sur la gestion des déchets est portée sur l’individu en tant que citoyen, et celui-ci est sommé de trier ses déchets s’il veut faire avancer la question écologique. Ces quelques phrases, prononcées par une adolescente, dénotent l’efficacité du discours tenu depuis maintenant bientôt 60 ans. Partout, tout le temps, on nous répète que « chaque petit geste compte ». La fameuse légende du colibri, qu’on retrouve beaucoup dans les discours écolos en est très représentative :

Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! « 

Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. »

Logo du mouvement citoyen « Les Colibris »

La morale paraît profonde, en effet, et la motivation de ce colibri pourrait en faire pâlir plus d’un. Ce colibri est le symbole d’une philosophie qui plane dans les milieux écolos. « Faire sa part », combien de fois a-t-on donc entendu ces mots ?

Or, cette philosophie découle d’une stratégie mise en place très tôt (1960) par des entreprises telles que Coca-Cola pour faire endosser au consommateur le rôle du pollueur, tout en déresponsabilisant le producteur desdites matières polluantes. C’est ce que nous a appris en septembre 2018 le reportage Cash Investigation (Plastique : la grande intox), lui-même basé en partie sur le livre Citizen Coke : the making of Coca-Cola capitalism de Bart Elmore. Derrière ces pratiques se cachent un travail colossal et par une mécanique savamment huilée, les entreprises grandes productrices de plastique ont réussi un coup de maître : faire comprendre que le problème avec les déchets qui se trouvent dans nos espaces naturels, ce sont les consommateurs qui ne les jetteraient pas au bon endroit et non pas les entreprises qui les produisent en masse sans prendre en considération leur traitement par la suite.

Elise Lucet (Cash Investigation) face à Gérald Bocken, conseiller communal écolo (Belgique) et lobbyiste pour les fabriquants de produits d’emballage.

Ainsi, suivant cette logique du consommateur responsable, de nombreuses personnes font des efforts tout au long de leur journée pour faire leur part. Ces personnes, qui chronomètrent leurs douches, ont baissé leur chauffage d’un degré, débranchent leurs appareils électriques en veille, font leurs courses en vrac, font leurs propres produits ménagers, prennent bien le temps de trier leur déchets… Ces personnes, dont la démarche est tout à fait respectable, ont intériorisé ce discours culpabilisateur vis-à-vis de l’individu en tant que citoyen.

Mais combien de temps vous a-t-il fallu pour faire tous ces efforts, et pour quel résultat ? Comparativement, combien de temps a-t-il fallu, ou faudra-t-il aux dirigeants de l’Union Européenne pour signer les accords de libre-échange JEFTA, CETA, TAFTA et les suivants, avec les conséquences qu’on leur connaît3 ? Le déséquilibre est saisissant.

L’hypocrisie des dirigeants

Le propos d’un documentaire Oubliez les douches courtes de Derrick Jensen nous aide à faire avancer la réflexion en apportant des éléments indispensables (qui vont à l’encontre du discours individualiste cité précédemment) : il permet de mettre en regard les conséquences des différentes actions qui peuvent être menées pour ou contre l’écologie. Dedans, on apprend notamment que la part des déchets ménagers aux USA est de 3% dans le total des déchets produits dans le pays. Dès lors, comment peut-on encore faire croire aux gens qu’une démarche « zéro déchet » entreprise par l’ensemble des citoyens d’un pays par exemple serait une solution efficace ne serait-ce que pour faire avancer la problématique de des déchets sur Terre ?

D’autres exemples d’événements récents peuvent nous aider à déconstruire ce discours culpabilisant vis-à-vis du consommateur, et dans un même temps à prendre conscience de l’hypocrisie des politiques dans leur « gestion » de la crise écologique. On pourra citer par exemple le forum économique mondial de Davos où chefs d’Etats et d’entreprises se sont rejoints en jet privé pour parler climat4, ou bien encore le silence des députés luxembourgeois quand un militant écolo leur demande s’ils ont lu le rapport du GIEC d’automne 2018, rapport de 32 pages destinées aux hommes & femmes politiques, et extrêmement alarmant5.

Logo du World Economic Forum à Davos (KEYSTONE/Laurent Gillieron, 27.01.2011)

Ces deux événements peuvent paraître anecdotiques, mais, quand ils sont mis côte-à-côte avec (entre autres) la liste des accords de libre-échange (bientôt) signés, c’est une toute autre histoire. La démission de Nicolas Hulot nous l’avait montré en août 2018 : même le ministre de l’écologie n’a pas ou très peu de marge de manœuvre pour traiter les problématiques environnementales correctement. Croissance et écologie sont antagonistes. Le problème de fond apparaît : la politique actuelle n’a que faire des problématiques écologiques, car ce qui prime, c’est la croissance. Tout récemment, l’actuel ministre de la Transition Ecologique, François De Rugy lui-même l’admet :


« Même moi qui ne suis pas le plus écolo des écolos, je n’ai aucun levier pour peser sur les décisions gouvernementales. »6.

Mais alors, si cette solution qui doit se trouver en chacun de nous, ne se trouve pas dans le ministre de l’écologie lui-même, que nous reste-t-il ?

Doit-on pour autant tomber dans une conception fataliste de notre avenir sur la planète ? Puisque les gestes individuels, contrairement à tout ce qu’on nous a rabâché des années durant, n’ont qu’un impact minime, doit-on se résoudre à être spectateur du désastre écologique qui se profile ? Peut-on encore aujourd’hui être « écolo » ?

logo du mouvement boycott citoyen

Des moyens d’actions conséquents?

Si l’individu en tant que citoyen se devait d’agir, cela devrait passer par des moyens d’actions différents, qui ne relèvent pas de l’action individuelle. Il faut penser en termes de conséquence absolue : quel est l’impact d’un grand nombre de personnes qui débranche son chargeur une fois son appareil complètement chargé ? Il est faible, comme on peut facilement s’en apercevoir si on compare la consommation électrique d’un foyer à celle de quelques grosses entreprises. Si en revanche, ce même grand nombre de personne se lance dans une opération de boycott visant une marque particulière, l’impact sera bien plus fort et obligera peut-être même l’entreprise à remette en question ses pratiques. C’est là que l’équilibre est périlleux : sans se laisser avoir par le discours des entreprises culpabilisant le consommateur, on peut repenser notre consommation. De nombreux mouvements de boycott ont été lancés, une prise de conscience se fait peu à peu, et commence à porter ses fruits : Nutella voit ses parts de marché diminuer7, la déconsommation gagne les esprits et les supermarchés8.

Un regard critique sur l’actualité politique et scientifique est nécessaire et peut aller de pair avec un engagement (financier et/ou militant) auprès d’associations œuvrant depuis longtemps contre les politiques anti-écologiques menées (Greenpeace pour n’en citer qu’une). Car tout est politique, l’écologie l’est de manière inévitable. Diverses actions de lutte collective sont d’ailleurs mises en place et il est important de s’informer nous-mêmes, via des écrits, des vidéos ou même sur les réseaux sociaux, puis d’informer les autres si l’on souhaite avoir un peu d’impact.

La pétition pour l’Affaire du siècle a réuni depuis décembre 2018 plus de 2 millions de signatures : ce sont autant de personnes qui peuvent avoir un impact énorme dans les actions qu’elles peuvent entreprendre. La plateforme Boycott Citoyen représente également un moyen d’action très intéressant (organisation de boycotts & sensibilisation sur les pouvoirs du citoyen en tant que consommateur) et on peut d’ailleurs commencer à voir les résultats de leurs actions via les réponses des entreprises ciblées ou simplement, la baisse de leur chiffre d’affaire. Les mouvements de grève internationale pour le climat du 15 et 16 mars peuvent également être un bon point de départ pour celles et ceux qui souhaitent s’engager.

S’il reste un dernier espoir, c’est sans doute celui-ci.

 

 

Pour aller plus loin :

Sur la stratégie culpabilisante des entreprises envers le consommateur

Si on voulait vraiment limiter le réchauffement climatique a 1,5° c

Le scénario du WWF pour un monde sans plastique :

Réduire la croissance ?

 

Sources :

1 : Le dangereux glacier Thwaites

2 : Emmanuel Macron face à Anna, lors du Grand Débat du 7 mars 2019 à Gréoux Les Bains

3 : Sur les accords Jefta, etc : ici , ou .

4 : Forum de Davos & Jets Privés

5 : Le silence des députés Luxembourgeois face au rapport du GIEC

6 : De Rugy, pas écolo et pas de pouvoir

7 : Nutella voit ses parts de marché baisser

8 : La déconsommation, phénomène qui inquiète les supermarchés

 

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