Qui tient à son anonymat ?

L’anonymat sur internet n’existe pas. Il suffit de voir les récentes condamnations de participants au forum « 18-25 » du site JeuxVidéos.com. Après avoir harcelé la journaliste Nadia Daam pour avoir osé critiquer ce même forum et ses relents nauséabonds (sexisme, racisme, etc.), deux membres du forum ont été jugés et condamnés à 6 mois de sursis et 2000 euros d’amende chacun les 3 juillet 2018[1]. Malgré les pseudos qui, pensaient-ils, leur garantissaient l’anonymat, ces deux hommes ont été retrouvés, jugés et condamnés pour leurs agissements. Si certains pouvaient penser avant ces derniers procès que l’anonymat sur internet existait, qui le peut encore ? Alors pourquoi la volonté affichée du gouvernement de vouloir interdire l’anonymat sur internet amène autant de crispation sur ce même internet ?

Si l’anonymat n’existe pas réellement sur internet, alors qu’est-ce qu’on appelle ainsi ? C’est l’usage d’un pseudo – ici, le mien est Heruteci, sinon ce serait un drôle de prénom. Le pseudo est la contraction de pseudonyme et permet donc se détacher de son identité réelle pour différentes raisons. C’est un procédé qui est utilisé depuis des siècles, notamment dans les arts, afin de pouvoir se produire de façon plus libre. On peut prendre l’exemple d’Amandine Aurore Lucile Dupin qui, dans une période où en majorité seulement les hommes pouvaient être publiés et connaître un succès littéraire, écrira sous le nom de George Sand.

Tout au long de l’Histoire, les pamphlétaires, les polémistes, etc. se retranchaient derrière un pseudonyme afin de ne pas être inquiétés par le pouvoir en place. Durant la Seconde Guerre mondiale, c’est au tour des résistants de choisir des pseudonymes afin de se protéger et de protéger leurs familles. Cette tendance a continué jusqu’à nos jours, avec notamment de nombreux caricaturistes qui dessinent sous pseudo d’abord pour se protéger, par habitude culturelle puis ensuite par reconnaissance. C’est le cas de Cabu, Plantu, Chaval, Luz, Charb, le professeur Choron, etc. C’est également une marque de l’extrême-gauche, surtout trotskiste, chez qui on peut prendre un pseudo afin de se protéger, comme l’ont fait Lambert ou plus récemment Usul.

Néanmoins, derrière ces pseudos on sait qui nous parle, on sait qui sont ces gens. Alors on peut reposer la question, pourquoi vouloir protéger ce semi-anonymat et surtout, pourquoi vouloir le détruire ?

Si l’on est à ce point là attaché à la sauvegarde de l’anonymat sur internet c’est qu’il s’agit d’une protection pour ses utilisateurs et que cela présente également différents avantages. Les avantages que vont présenter l’usage d’un pseudo sont en premier lieu la liberté de parole et de ton. En effet, c’est là une des premières raisons pour lesquelles les pseudonymes ont été utilisés : pour écrire des pamphlets, des attaques politiques, personnelles, etc. sans avoir à craindre de représailles directes et immédiates pour les auteurs. On retrouve la même chose de nos jours ; dans un contexte où chaque information se propage à une vitesse phénoménale, où la polémique est reine, *insérer tous les autres poncifs sur la période actuelle* cela permet de pouvoir parler sans avoir peur de se faire attaquer personnellement.

L’utilisation du pseudonyme permet également une chose importante, dissocier l‘auteur de son propos. Face à un pseudo, il n’y a plus de distinction de sexe, de genre, d’âge, de fonctions, à moins que celles-ci soient revendiquées dans le pseudo ou la biographie du compte qui est utilisé. Seul le propos compte alors, chacun est légitime – en dehors de l’envergure du compte, plus il y a d’abonnés, plus le propos a de poids, ne soyons pas naïfs non plus. Mais cette possibilité de donner à chacun une légitimité aussi importante qu’à une élite, c’est ce qui fait peur aux puissants. On se rappelle la réaction de Raphaël Enthoven qui visiblement a plus que du mal à avaler le fait que d’autres personnes que les importants, les critiques, les « fils et filles de », extrêmement cultivés, puissent avoir un avis, le donner et même pire être écoutés. On se souviendra ainsi de cette magnifique phrase dégoulinante de mépris de classe, de dédain et de haine « Durendal a-t-il lu le Procès de Kafka, et sa dernière phrase ? »[2]

Foule anonymat
© Benwill

L’anonymat sur internet, l’utilisation de pseudonyme est également une protection pour ceux qui l’utilisent. Alors qu’actuellement les questions d’harcèlement sur internet prennent, à raison, de l’importance, il ne faut pas oublier que l’anonymat permet de protéger les victimes. En effet, si de violentes campagnes d’harcèlement sont effectivement menées sous la (fausse) protection de l’anonymat, les victimes elles peuvent protéger leur vie « réelle ».

Les utilisateurs politiques sont également protégés par cet anonymat, on ne compte plus les menaces de morts envoyés par des militants d’extrême-droite à des militants de gauche, des militants LGBTI+. Ceux-là sont protégés par leur anonymat. C’est également le cas pour les travailleurs et travailleuses du sexe qui peuvent parler sans contrainte de leur vécu sur internet. C’était par exemple le cas avec Ollyplum, cam model, qui en donnant sa vision du milieu a été exposée à de nombreuses réactions violentes.

On revient encore à cette question, pourquoi le gouvernement cherche à interdire cette forme d’anonymat ? Tout simplement pour contrôler ses citoyens. Sous couvert de vouloir annuler l’impunité (toute relative) des harceleurs anonymes, le gouvernement cherche surtout à réguler des réseaux sociaux où les contestations et les thématiques anti-gouvernementales prennent de l’ampleur. Récemment par exemple, le gouvernement a pris pour argument la « Ligue du LOL ». Les accusant d’avoir été harceleurs sous couvert d’anonymat, or le problème de la « Ligue du LOL » c’est justement d’avoir harcelé à visage découvert et en toute impunité. Le problème des réseaux sociaux n’est pas l’anonymat qui protège, mais bien les comportements toxiques et détestables de personnes se sentant toute-puissantes.

Or cette volonté du gouvernement est très dangereuse. Alors que l’on est dans un contexte global de recul des libertés face à un gouvernement qui a un réflexe autoritaire face à la contestation qu’il subit, il est important de défendre notre anonymat. Quand on cherche à réduire notre droit de manifester on cherche aussi à réduire notre liberté d’expression.

Car on le sait tous, sans l’anonymat sur internet, aurons-nous la même liberté de tons ? De paroles ? De sujets ? La réponse est non. Rappelons-le, personne n’est tout puissant sur internet. Personne n’est complètement anonyme sur internet. Personne ne restera impuni sur internet. Surtout aux yeux de la loi qui dispose déjà de moyens d’actions. L’anonymat nous protège, nous utilisateurs des réseaux sociaux, il nous protège de la censure, de la peur, des violences et de sûrement beaucoup d’autres choses.

Sources :

[1]https://www.francetvinfo.fr/societe/harcelement-sexuel/direct-harcelement-en-ligne-suivez-le-proces-des-internautes-qui-s-en-sont-pris-a-la-journaliste-nadia-daam_2831915.html

[2] https://www.huffingtonpost.fr/raphael-enthoven/durendal-godard_b_6376612.html

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