Houellebecq : écrivain mais pas que.

Trois cent soixante-dix mille.

C’est le nombre d’exemplaires tirés pour Sérotonine, le dernier roman de Michel Houellebecq le 04 janvier dernier. Une fois de plus l’auteur cartonne. Pourtant, ce dernier n’a guère eu besoin d’en faire la promotion. En effet, sa réputation le précède et le débat s’autoalimente. Les conditions étaient claires : aucune apparition ni aucun commentaire n’accompagneront la sortie du roman. Seuls quelques livres ont été distribués à une presse triée sur le volet qui a pour consigne de se plier à une discrétion totale jusqu’au 27 décembre. Quelle meilleure stratégie de vente que celle de la rareté ?

Vous l’aurez compris, cet article ne se veut pas un énième commentaire de Sérotonine ni même une autre thèse sur la dimension autobiographique des romans de Houellebecq. Il s’agit ici de comprendre pourquoi et comment Michel Houellebecq peut-il occuper autant de place dans l’espace médiatique français. Au milieu des abondantes polémiques qui l’entourent, il parait nécessaire de faire la lumière sur les mécanismes qui existent entre l’auteur et les médias qui n’en finissent plus de jouer au chat et à la souris.

Souvent considéré comme une « Madame Irma », ses capacités de sondeur social lui rajoutent une casquette presque mystique et font qu’adulé ou détesté, Houellebecq reste un auteur qui vend. Ecrivain de génie, polémiste invétéré ou thermomètre de la société française ? Près d’un mois après la sortie de son dernier roman, retour sur le cas de Michel Houellebecq, écrivain mais pas que.

Michel Houellebecq pour Sérotonine – © La République des Pyrénées

Jusqu’ici tout va bien

Rien ne laisse présager dans l’enfance de Michel Thomas un quelconque goût pour l’écriture ou la polémique. Ses relations familiales difficiles révélées dans la presse dès les années 2000 sont un des seuls remous dans son parcours pré-littéraire. Après des études d’agronomie (dont il fait souvent référence à travers ses personnages), un emploi au ministère de l’agriculture lui laisse le temps nécessaire à l’écriture. Il emprunte son nom à l’une de ses grands-mères qui l’a élevé : Michel devient Houellebecq.

Mais ses premiers essais et poèmes passent plutôt inaperçus. C’est en 1994, avec Extension du domaine de la lutte que la machine s’enraille. Les critiques littéraires découvrent un auteur audacieux et les médias, un personnage original. Dès lors, ces derniers accompagnent chacun de ses sept romans mais aussi chacune de ses polémiques, polémiques que l’écrivain lui-même ne cessera d’alimenter. Le double jeu s’installe.

Je t’aime moi non plus : quand la machine médiatique s’emballe.

Entre Houellebecq et les médias, c’est l’amour vache.

Dès ses premiers romans, une double instrumentalisation apparaît : à la fois, la sphère médiatique se délecte de ses apparitions et de ses propos mais lui aussi se plait à choquer et jouer avec les limites. C’est la médiatisation de ses premiers livres qui permet à Houellebecq de « se faire un nom ». Au fil des années, ses œuvres ont toutes été l’objet d’une médiatisation très large et de débats, et ce même quand le roman est considéré comme plus consensuel. Mais très vite, cette fidélité des médias à l’auteur parait corrosive. Houellebecq ne ferait-il d’ailleurs pas sa première « prémonition » lorsqu’il déclare au journaliste Marc Weitzmann : “Vous verrez, vous finirez par me détester”.

De fait, la machine fonctionne dans les deux sens. L’auteur sait se mettre dans la peau du chef d’orchestre et il gère son image tel un fin stratège. Trois mécaniques apparaissent comme outils privilégiés de Houellebecq pour orchestrer sa vie médiatique. Trois outils qui convergent très souvent autour d’un même objectif : la stratégie éditoriale.

 Les phases

Pour certains de ses romans, Houellebecq a parfois agi en showman, enchaînant plateaux et interviews. La forte présence sur la scène médiatique se ponctue aussi d’une surexposition de ses propos. L’auteur s’exprime souvent sans retenue. Par exemple, il n’hésite pas à donner sa vision politique sur le plateau de l’Emission Politique pendant la campagne présidentielle, point de vue non sans une pointe de provocation : « Que je le veuille ou non, je fais partie de la France qui vote Macron, parce que je suis trop riche pour voter Le Pen ou Mélenchon ». Cette forte présence est souvent un moyen de créer ou d’alimenter des polémiques.

A l’inverse, il a plus souvent choisi l’absence et le retrait de la vie publique comme stratégie éditoriale. Avant le jour de publication, il distribue peu de livres, à des journalistes choisis. Ainsi, il suscite à la fois l’attente mais aussi des critiques positives. Son agenda médiatique pour le roman Les Particules élémentaires en 1998, est précis et calculé. Deux interviews sont accordées, avant la parution, dans deux magazines qui n’ont pas le même public, Les Inrocks et la revue littéraire. Après son procès de 2002, il en a “fini avec les médias”. Effectivement, avant la sortie de La possibilité d’une île, en 2005, le silence est de mise. Mais ce silence ne calme pas la machine médiatique qui s’est créée autour de lui et la presse retrace les polémiques précédentes. Pour Soumission, la promotion se déroule sur seulement deux jours. L’auteur s’exile en Irlande jusqu’à 2016, date à laquelle les relations s’apaisent. Mais dès 2017, il annonce sa « dernière interview » et l’offre au journal allemand Der Spiegel. Valeurs Actuelles sont les seuls à pouvoir la traduire. Cette stratégie de la rareté et l’absence intriguent bon nombre de lecteur et de journalistes qui alimentent le débat à travers des événements passés, ce qui ne manque pas d’accentuer les ventes comme ce fut le cas récemment avec Sérotonine sorti le 04 janvier.

La victimisation

Condition sine qua non à la forte exposition médiatique, la récupération et les atteintes à la vie privée. Une fois encore, il est difficile de définir la frontière entre calcul de la part de l’auteur et la véritable position victimaire. Deux exemples illustrent parfaitement cette frontière trouble.

En 2008, Michel Houellebecq publie Ennemis Publics, recueil de lettres échangés avec Bernard-Henri Lévy. Ils y décrivent leur situation, leurs sentiments mais aussi leur statut de victime des médias. Il s’agit d’une victimisation et d’une provocation. En effet, le caractère normalement privé des lettres est biaisé car l’échange est directement créé pour devenir public (il est d’ailleurs tiré à un nombre d’exemplaires assez important). Houellebecq critique un déballage public de sa vie privée alors que lui-même en est l’instigateur. Cette profession de foi anti-média s’accompagne d’ailleurs de références implicites à certains journaux qu’il n’hésite pas à insulter violemment. Il déclare : « de palier en palier, la relation entre moi et la quasi-totalité des médias de ce pays est bel et bien arrivée à la haine totale ».

En revanche, l’auteur parait en difficulté lorsqu’en 2015, Le Monde lui consacre une série d’articles. Il incrimine la journaliste Ariane Chemin pour atteinte à sa vie privée et mise en difficulté des policiers qui le protègent depuis l’attentat de Charlie Hebdo. Il s’agit ici pour lui d’attaques personnelles visant l’homme plus que l’écrivain.

Michel Houellebecq à On n’est pas couchés le 29/08/2015

La polémique

« Je ne peux pas dire que j’aime mais disons que je ne fais pas non plus d’effort pour l’éviter »

Aucun doute après cette déclaration. L’auteur a peut-être une posture polémique mais il exerce aussi une polémisation de sa posture. Les exemples sont nombreux. Soutien assumé à Trump, amitiés avec le mouvement raëlien ou propos misogynes, une liste complète vaudrait un article à elle seule. Les plus commentées restent celles liées à l’Islam. L’écrivain est taxé d’islamophobie dès ses premiers romans. Et bien qu’ayant gagné un procès en 2002 (pour avoir déclaré « la religion la plus con, c’est quand même l’islam »), le roman Soumission (2015) ne fait plus de doute aux yeux de beaucoup.

D’autres polémiques naissent d’animosités plus personnelles. L’auteur maîtrise entre autres l’insulte de journalistes (Florence Noiville, journaliste au Monde est traitée de « sacrée conne » quand Denis Demonpion, journaliste au Point est une « sacrée merde ». D’autres attaques sont politiques. Houellebecq qualifie le Président Hollande d’opportuniste et Manuel Valls de « retardé congénital » après les attentats du 07 janvier 2015. Cela ne vous aura peut-être pas échappé, c’est ses propos sur la ville de Niort qui créent du remous autour de Sérotonine le mois dernier. Presque anecdotique face à des propos parfois très choquants.

© Centerblog

La frontière poreuse entre l’auteur et ses personnages alimente souvent le débat de manière moins directe. L’auteur prête souvent ses traits (agronomie, lieu de vie) ce qui laisse apparaître chez les lecteurs un lien entre Houellebecq et ses personnages. Ce dernier est dès lors taxé des positions malséantes de ses personnages.

Victime, chef d’orchestre, ou absent, la palette est variée. Houellebecq sait mettre en scène sa parole. Mais il est un aspect plus concret et incontournable de l’auteur à la cigarette.

Etre houellebecquien

Michel Houellebecq pour Les Inrockuptibles

« Être houellebecquien », l’expression est toute trouvée. L’auteur a développé un style littéraire mais il a aussi construit une manière d’agir, un style physique, son trait le plus célèbre étant sans doute sa cigarette fumée de manière originale entre le majeur et l’annulaire. Monotone dans ses paroles, il semble souvent détaché, l’air ailleurs. Ces aspects laissent entrevoir une forme de nonchalance presque impolie mais toujours accompagnée d’une sorte de bourgeoisie légère qui nous rappelle qu’il n’y a pas de place pour le hasard.

Houellebecq joue aussi de cette image physique. Pimpant quand il reçoit des prix, il apparaît négligé lorsque son actualité est plus sombre. Quel meilleur exemple que la une de Lui, magazine de charme, où son ami Frédéric Beigbeder alors directeur de la rédaction le laisse poser, sur un fond noir, le visage trempé amorphe, plein de sueur et sans dentier. Ce jour-là, Houellebecq présente « son projet pour la France ». L’événement est plutôt politique et l’auteur tente de rendre la situation grave voire pessimiste, en total décalage avec l’esprit traditionnel du magazine.

© Lui Magazine

Tous ces éléments sont indissociables du personnage de Michel Houellebecq. Mais il parait important de faire la part des choses. Tout ce jeu médiatique ne doit pas supplanter la pratique littéraire. Les critiques et les points de vus ont beau être variés, Houellebecq est un auteur qui vend. Il est le français le plus traduit à l’étranger et s’est imposé, en vingt ans comme une vraie marque de fabrique. Pour son roman La carte et le territoire en 2010, grâce à une promotion plus discrète, il obtint enfin le prix Goncourt.

Houellebecq : marque déposée

Houellebecq est un écrivain méprisé parfois, détesté souvent mais aussi adulé pour ses talents d’écriture. Il s’est inscrit dans le paysage littéraire grâce à des thèmes marquants et récurrents. Voilà le topo : Une société française décrite de façon ultracontemporaine à travers un vocabulaire cru et des descriptions aseptisés. L’homme est face à la décadence de la société occidentale et face à une misère affective irrémédiable. L’Islam apparaît souvent et même la religion en générale. Le sexe aussi. Par le biais de personnages qui chutent, c’est une société libérale et matérialiste qui est dénoncée. Houellebecq se positionne.

Tous ces éléments sont réunis dans son dernier roman. Sérotonine raconte l’histoire d’un quadragénaire en pleine crise existentielle. Sous captorix (nouvel antidépresseur), celui-ci constate sa perte totale de libido et de goût pour la vie. Il décide de tout plaquer pour vivre couper de presque toute interaction sociale. La dimension religieuse est omniprésente. L’amour aussi. Le libéralisme et l’Europe y sont critiquées et Houellebecq se fait le défenseur du monde agricole grand perdant de la mondialisation et de l’industrialisation.

Sa position si particulière dans le paysage littéraire français et mondial serait donc due à un mélange de talent littéraire et de jeu médiatique. Mais n’avons-nous pas omis un dernier aspect et non des moindres ? Nul n’ignore que si les romans de Houellebecq sont souvent un pavé dans la marre, c’est bien pour le rôle de « Madame Irma » qu’on lui prête.

Le « mage Houellebecq »

© Charlie Hebdo

En 2001, Plateforme traite la question du tourisme sexuel en Thaïlande. A la fin du roman une discothèque fréquentée par des occidentaux est attaqué par un groupe d’islamistes. Huit jours plus tard a lieu l’attentat du 11 septembre aux Etats-Unis. En 2002, deux discothèques surtout fréquentées par des occidentaux sont attaquées à Bali.

Le 07 janvier 2015, le roman Soumission est publié. Le même jour, la rédaction du journal Charlie Hebdo est victime d’un attentat terroriste. Très vite, le lien se fait entre les thèmes du roman de Houellebecq (arrivé d’un parti islamiste à la tête de la France) et le funeste sort de l’équipe de Charlie. Ironie du sort, ce 07 janvier, Charlie Hebdo offrait sa une à l’auteur. L’auteur y est représenté en « mage ridicule » révélant ses prémonitions pour 2015… Aux yeux de beaucoup, Soumission représente l’anticipation d’une longue série d’horreurs. Houellebecq n’en est pas à son coup d’essai.

Le phénomène s’est amplifié depuis la sortie de Sérotine car nombre de commentateurs assurent que le « nouveau Zola » avait su prévoir la crise sociale contemporaine. De l’aveu de l’auteur, ses capacités d’anticipation sont bien trop exagérées. Peut-être pouvons nous le rejoindre sur ce point. Car si Houellebecq est vu comme un sociologue du pays, un psy des peurs françaises, il parait, à la lecture de Sérotonine, que ce dernier ait bien sondé la détresse des agriculteurs mais pas prédit un soulèvement généralisé d’une population en gilet jaune.

En vingt années de présence dans le paysage littéraire, Michel Houellebecq a polarisé le monde médiatique, les lecteurs ou les simples commentateurs. Chacun a son avis parfois même sans l’avoir lu. Face à ce brouillard médiatique alimenté par sa présence ou son absence, des mécanismes peuvent être dégagés pour comprendre les stratégies éditoriales de l’auteur français le plus traduit dans le monde. Il peut sembler difficile de tirer le vrai du faux dans cette masse d’images, de commentaires et de reprises médiatiques. Mais la société n’est-elle pas vouée à ce flot constant d’éléments ? Le numérique augmente les possibilités de contrôle de leur image par les artistes et hommes de lettre. Face au développement des réseaux sociaux souvent tremplin principal des polémiques, le cas de Michel Houellebecq est à prendre avec encore plus de précautions. De même qu’il en va de chacun d’être lucide et vigilant face à un auteur qui traite des thèmes de société brûlants à travers des visions réalistes parfois mais provocantes et exacerbées souvent. Si Houellebecq traite de la religion, du libéralisme, de l’Europe alors oui, il est un sondeur de la société française car nul ne peut nier que ces thèmes occupent fortement le débat national. Il n’en reste pas mois que chacun doit être vigilant quant à ce qu’il ce qu’il interprète, relaye, et ce qu’il considère comme fictif ou réel.

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