Etre rien dans l’ère du vide

Aujourd’hui, il y a une montagne de sujets sur lesquels écrire. Il y a cette belle comédie qui vient de sortir, sur la situation des femmes à la rue et leur rire. Il y a ce très beau livre de Chimamada Ngozi Adiechie, le premier qui me parle des oppositions entre les Afro-américains et les Africains. Il y a un grand débat, des grands complots et tout un tas de grands changements qui mériteraient probablement qu’on s’y intéresse. Et cette quantité de choses, d’avis contraires et de panique me donne simplement envie d’appuyer sur pause. Cet article donc ne parlera de rien ; du rien s’il le faut, puisqu’il vous faudra bien une raison pour continuer de lire un peu.

Le rien, cette position intenable

« Et toi qu’est-ce que tu penses de tout cela ? -Rien. » Mauvaise réponse. Ne pas prendre position est assez mal vu, à notre époque, dans notre pays et à l’ère de ces réseaux qui servent de dépotoir aux phrases les plus immondes, aux croyances et aux peurs les plus absurdes et les plus exacerbées des gens. J’en veux pour preuve ces paroles du chanteur Stromae, dans Bâtard : « T’es beauf ou bobo de Paris. / Soit t’es l’un ou soit t’es l’autre. / T’es un homme ou bien tu péris / Tutrice ou péripapéticienne / Féministe ou la ferme. » Une chanson qui en accumulant les sujets et les questions sans aucun lien entre tout ça résume plutôt bien le contenu d’un fil d’actu Facebook. On est donc forcés de choisir un camp au risque d’être perçu comme instable, mesquin pour ne pas dire « bâtard ».

« Ni l’un ni l’autre.

Bâtard tu es.

Tu l’étais et tu le restes.

Ni l’un ni l’autre, je suis, j’étais et resterai moi. »

Stromae, Bâtard, extrait de l’album Racine carrée, 2013

Et pourtant, le doute demeure quant à la position du compositeur sur celui qui ne prend pas position. A une autre époque, un certain Socrate recommandait à ses interlocuteurs de ne pas prendre position, mais de garder un recul nécessaire. Il ne prend pas position mais tente de comprendre d’où vient l’opposition. Thèse, antithèse, et surtout synthèse, car sans synthèse, impossible de voir l’horizon de résolution de la question. Telle doit être la position du philosophe selon la doctrine classique. Malheureusement pour nous, Socrate a été condamné à mort, n’est-ce pas ? Celui qui ne dit rien ou n’exprime rien est bien celui dont on se méfie, même s’il est possible que ce soit celui qui voit le plus loin.

Le rien, une activité non reconnue

Que se passe-t-il si je ne fais rien ? Au-delà de ma pensée, si, à la question « Et toi, tu fais quoi dans la vie ? », je réponds « Rien », je vois s’évanouir toutes les questions de conversations banales et évidentes dans les yeux de mon interlocuteur. Cette question qui semble enfantine, « Tu fais quoi dans la vie? » est piège : elle ne demande pas si tu aimes le cinéma, si tu fais un sport ou tout autre activité de loisirs. La question insidieuse est souvent « que produis-tu qui puisse me donner un degré d’étalonnage et un champ de pré-sujets à discuter avec toi ? ». A l’échelle d’un pays, l’un des principaux indicateurs de l’efficacité du gouvernement demeure l’indicateur chômage : une hausse du nombres de personnes sans activité est perçu comme un échec. Pourtant être « sans activité » administrativement ne signifie pas ne rien faire ; parlez-en à une mère au foyer.

A une autre époque encore, avoir un travail amenait généralement un déclassement social ; ce n’est évidemment pas un scoop que de constater que la tendance s’est inversée. La raison est évidente : sont considérées comme digne de reconnaissance sociale les caractéristiques liées à une vie de richesse matérielle. L’oisiveté est soit le signe d’un confort de vie qui ne nécessite aucun travail, soit celui d’une vie qui n’ait aucun confort. Le self made man, bourreau de travail, est évidemment passé par là. Pressé, débordé, stressé : c’est ainsi que nous nous définissons pour légitimer notre place au sein de la société. Ne rien faire, c’est ne pas avoir cette place, ne pas participer au grand ordre de l’univers ; être une pièce inutile, voire en trop.

Le rien, une incompréhensible humanité

We have developed speed, but we have shut ourselves in. Machinery that gives abundance has left us in want. Our knowledge has made us cynical. Our cleverness, hard and unkind. We think too much and feel too little.

Charlie Chaplin, The Dictator, 1940

En pensées comme en actes, le rien est irrationnel, c’est-à-dire qu’il n’est pas compréhensible par une Raison méthodique. Pourtant il faut du vide pour pouvoir créer de nouvelles idées ; il faut du silence pour écouter résonner encore un peu un air de musique ; il faut être seul pour pouvoir apprécier d’être avec les autres ; il faut s’ennuyer pour pouvoir inventer. Le vide complet n’existe pas, bien au contraire, mais il est difficile de prévoir ce qu’il va s’y passer. Le rien est imprévisible et hors de contrôle. Pour quoi ? Pour rien. Et notre raison s’angoisse d’essayer de comprendre. Je vais donc vous laisser là, sur un court métrage « où rien n’est imposé », pour que vous puissiez vous donner 6 minutes de rien, sans raison.

Références complètes :

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