Le bête cercle vicieux du stéréotype

Dans un monde où l’on est constamment exposé à une multitude d’informations, notre cerveau a l’habitude de faire le tri et ce, pour notre plus grand bien. Quels éléments de notre champ de vision nous importent-ils vraiment ? Quels aspects d’un événement ont leur importance vis-à-vis de notre survie immédiate ? Si l’on devait traiter consciemment chacune de ces informations, on y passerait bien trop de temps et d’énergie pour faire quelque chose d’autre de notre existence.

Ce cerveau nous mâche donc énormément le travail, mais comme toute chose, il n’est pas infaillible et peut parfois nous induire en erreur. Ces erreurs sont partagées par à peu près tous les membres de l’espèce humaine et peuvent donc avoir des conséquences et un impact plus ou moins forts selon leur nature. Parmi elles, les stéréotypes.

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Que voyez-vous ? Enfin, que voit votre cerveau ?

En 1968, Robert Rosenthal, psychologue, et Lenore Jacobson, directrice d’une école de San Francisco s’associent pour mener une expérience auprès d’écoliers américains.

Au début de l’année scolaire, les chercheurs ont fait passer aux élèves un test d’intelligence, et à l’issue de cela ont distingué plusieurs groupes : les élèves dit à « haut potentiel d’apprentissage », et les autres. Ils ont communiqué ces groupes aux enseignants et sont revenus à la fin de l’année scolaire pour faire à nouveau passer le test.

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Pygmalion et Galatée (source: wikimedia commons)

Le but de l’expérience n’était pas vraiment de mesurer les capacités intellectuelles des enfants, mais plutôt d’étudier les effets des attentes des enseignants sur ces derniers. Comment ? Les résultats communiqués à l’équipe enseignante étaient en fait faux, et les enfants avaient été répartis au hasard dans chacun des deux groupes.1

Ainsi, Rosenthal et Jacobson ont pu remarquer que les élèves assignés au groupe « haut potentiel » avaient vu leurs résultats au second test augmenter plus que les élèves « normaux », mettant ainsi en évidence que les attentes des instituteurs avaient des conséquences directes sur les résultats des élèves.

Cette expérience de psychologie sociale, assez célèbre, illustre l’effet Pygmalion, dit aussi « effet d’attentes » qui est une prophétie autoréalisatrice.

Mais pourquoi en parler ?

Le problème est d’envergure car on a pu par la suite démontrer que ces attentes pouvaient naître de stéréotypes liés à des caractéristiques divers tels que le sexe de l’élève, son attractivité, sa couleur de peau ou encore son milieu social d’origine2. Ceci pourrait être par exemple une explication au fait que les enfants issus de milieux défavorisés réussissent moins bien à l’école.

De plus, cet effet ne s’applique pas seulement au contexte de la pédagogie. Il s’étend sur divers domaines tels que le sport, le monde du travail, et ne rate personne : enfants comme personnes âgées…

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« Tu sais, Hot Chocolate, tu as peur de l’inconnu, donc tu ne tentes jamais de nouvelles choses, donc les choses restent inconnues et tu en a toujours peur. Ça s’appelle une prophétie autoréalisatrice… » (source: mulierchile.com)

 

C’est un cercle vicieux : le stéréotype aide à sa propre confirmation. De nombreuses expériences ont été menées sur le sujet (dont les résultats sont néanmoins à considérer avec précaution), dont une assez parlante : dire à un groupe passant un test de mathématiques que ledit test est généralement mieux réussi par les hommes fait que les résultats des femmes seront effectivement moins bons3. Ici, même pas besoin d’une personne tierce pour croire au stéréotype : il touche et affecte directement la personne ciblée.

Les stéréotypes affectent donc les personnes qu’ils visent mais aussi leur entourage, leurs professeurs, et il y a donc là de multiples occasions pour le stéréotype en question de se confirmer.

« Enfin, les enseignants peuvent aussi former des attentes différenciées pour la réussite scolaire de leurs élèves en fonction du statut socio-économique de ces derniers. Des études (e.g., Williams, 1976 ; VanMatre et al., 2000) et une méta-analyse (Baron, Tom, & Cooper, 1985) ont montré que les enseignants avaient des attentes plus élevées pour les élèves de classe moyenne que pour les élèves de classe défavorisée »2

Et ?

Le but de cet article n’est pas de dire que « les stéréotypes c’est mal » ou un message du genre. S’il est évident qu’il faut lutter contre les stéréotypes (et leur diffusion), il m’a semblé utile de rappeler pourquoi et surtout de montrer l’ampleur de leurs conséquences (qui est donc bien supérieure au fait de simplement diffuser des idées fausses et néfastes).

L’effet Pygmalion a beaucoup été étudié, notamment pour ses conséquences en matière d’éducation, mais il persiste encore aujourd’hui. Un travail d’information et de sensibilisation à grande échelle sur les effets des stéréotypes sur les attentes (personnelles ou extérieures) serait souhaitable… En attendant, maintenant que vous êtes au courant, vous pouvez vous renseigner davantage sur le sujet, et surtout, faire passer le message !

 

 

Sources 

  1. L’Effet Pygmalion, Rosenthal & Jacobson, 1968.
  2. David Trouilloud, « L’effet Pygmalion en EPS : réalité, processus médiateurs et variables modératrices de l’influence des attentes de l’enseignant sur la motivation et la performance des élèves », thèse de doctorat en Sciences et techniques des activités physiques et sportives, sous la direction de Philippe Sarrazin, Genoble, 2002, Université Joseph Fourier.
  3. La menace du stéréotype : Les femmes et les mathématiques.

 

Pour aller plus loin

L’effet Pygmalion à l’école : Ici ; ; Livre : « Pygmalion à l’école : l’attente du maître et le développement intellectuel des élèves », Rosenthal & Jacobson, 1973.

Pourquoi « Pygmalion » ? 

Qu’est ce qu’une prophétie autoréalisatrice ? 

Sur la menace du stéréotype : Ici ou là.

Une ouverture de piste sur les stéréotypes dans le domaine du sport.

25 biais cognitifs qui nuisent à la pensée rationnelle ; Les principaux biais cognitifs

 

Merci à Elodie Pfeiler, psychologue du travail, pour son aide, son implication et ses conseils bienveillants.

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