Le mouvement hip-hop chilien, entre modernité et héritage

Le hip-hop est un mouvement culturel qui aujourd’hui s’étend au monde entier. Il a enrichi de nombreuses disciplines artistiques et s’est profondément transformé au contact des différentes cultures qu’il a rencontré. Il a influencé des esthétiques et des pratiques bien plus anciennes que lui, tout comme il a été influencé par ses mêmes pratiques. Ainsi, les mélanges ont été si nombreux partout sur la planète que parler du hip-hop au singulier est simpliste, tant le hip-hop d’Extrême-Orient est différent du hip-hop d’Afrique de l’Ouest par exemple.

Mais reprenons rapidement les bases : le hip-hop est un courant culturel composé d’au moins cinq éléments : le chant appelé rap ou MCing, le DJing et le Beatboxing qui désignent deux façons de créer la musique, le Graffiti qui est la manifestation graphique de ce mouvement et le Breakdance qui en est la danse. La discipline la plus connue est le rap, mais les autres disciplines vont connaître plus ou moins le même développement.

Ce mouvement est né dans les années 1970, aux Etats-Unis, au sein des communautés afro-américaines défavorisées du Bronx. Il va connaître une première phase de développement, jusqu’aux années 1980, restant très marginal, expérimental et pensé pour animer les fêtes (les block party). Avec la sortie des premiers enregistrements (Rappers Delight de SugarHill Gang, The Message de Grandmaster Flash et Planet Rock d’Africa Bambaataa par exemple), le hip-hop va se diversifier et se répandre dans d’autres pays. À travers la diffusion des premiers disques et par la télévision et la radio, le hip-hop va se diffuser en quelques années sur toute la planète.

Le rap et le mouvement hip-hop en général ne sont pas les premières esthétiques artistiques que l’on pense rencontrer en Amérique latine. Les références de ce mouvement culturel sont en effet nord-américaine, venues des Etats-Unis bien sûr, puis, avec le développement du hip-hop dans chaque pays nous avons vu des scènes nationales se consolider. Aujourd’hui, le rap fonctionne dans de nombreux pays en effet en vase-clos, à l’exception de quelques artistes (souvent venus des Etats-Unis) qui sont connus dans le monde entier et de featuring (collaboration) qui permettent parfois d’entrapercevoir ce qui se fait ailleurs. Cela a deux effets : d’une part une relative ignorance des évolutions et recherches musicales menées par d’autres artistes à l’étranger, d’autres part le développement de spécificité nationale, que ce soit dans les thèmes abordés comme dans l’esthétique musicale, en lien avec la culture, la sociologie et la situation de chaque pays.

Le mouvement culturel hip-hop s’est répandu dans le monde entier, en s’adaptant au substrat culturel qu’il rencontre. Cette capacité d’adaptation tient en partie aux origines musicales du hip-hop. Le DJing, l’art de mixer différents morceaux pour obtenir un morceau unique et très rythmique, se base sur la réutilisation de musique enregistrée. Les DJ utilisent les parties rythmiques ou les mélodies d’autres disques, ce qui est possible avec presque n’importe quelle oeuvre. Les DJ ont donc mixé à partir d’enregistrement issus de leurs propres cultures musicale.

La difficulté de retracer l’histoire du hip-hop chilien est due au peu de documents qui existent sur ses premières années. Toutefois, l’enregistrement de la musique permet de retracer l’histoire du rap. À l’inverse, le breakdance est beaucoup moins documenté. Il faut donc avoir à l’esprit que cet article ne présente que les éléments les plus importants, la musique (rap et DJing) et le graffiti.

Un des documents (si ce n’est le seul) éclairant les débuts du mouvement hip-hop au Chili est le documentaire Estrellas de la esquina (Les étoiles du coin [de la rue]), réalisé par les membres du groupe Panteras Negras et Jimmy Fernández en 1986 et que vous pouvez voir ici.

Le rap, de Las Panteras Negras à Anita Tijoux.

Le développement planétaire du hip-hop se fait un peu partout de la même façon. En Europe comme au Chili, le hip-hop débarque à travers la télévision et la radio qui passent des artistes nord-américains dans les années 1980 : Afrika Bambaataa, Public Enemy, Run DMC… La jeunesse chilienne commence donc à copier le breakdance des clips avant de développer son propre style de rap.
Dans le quartier populaire d’Huamachuco, à Santiago, se forment les premiers groupes de hip-hop, qui restent très marginaux. Le premier disque de rap chilien est enregistré en 1988 (De Kiruza, par De Kiruza). Toutes les années 1990 sont marquées à la fois par la confidentialité, mépris de la part du monde musical et de la société en général, mais aussi par une liberté de parole retrouvée avec la chute du Régime militaire. Le nombre de groupes se multiplie : Los Marginales, La Pozze Latina, M-16…
Las Panteras Negras (en référence aux Blacks Panthers des Etats-Unis) sortent ainsi leur premier album Lejos del Centro en 1991. Le groupe s’en prend à la classe dirigeante, dénonce l’injustice et les disparitions forcées du temps de la dictature. Toutefois le groupe disparaît peu à peu lorsqu’il est accusé de faire l’apologie de la violence, d’injurier et de calomnier les forces de l’ordre.

En 1993, se forme un nouveau groupe qui marquera la scène hip-hop, Tiro de Gracia (Coup de Grâce), formé de Juan Sativo (en référence au cannabis sativa) et Lenwa Dura (Langue Dure), deux MCs de Santiago. Après deux auto-productions en 1994, ils sont repérés par la première émission télévisée consacrée au hip-hop et peuvent alors se professionnaliser. En 1996, un troisième MC nommé Zaturno (de Saturno, Saturne) les rejoint et en 1997 sort Ser humano, leur premier album. Cet album connaît un succès inattendu et marque la popularisation du genre. Le disque sera double disque de platine, et considéré comme un disque majeur de la scène musicale chilienne.

Les textes sont politiques, reprennent les thèmes « classiques » du hip-hop, et la musique s’inscrit clairement dans la lignée de groupes nord-américains tels que NWA. Le groupe sort Decision en 1999, puis Zaturno quitte la formation pour se consacrer à son nouveau groupe. Juan Sativo et Lenwa Dura poursuivent en duo avec Retorno de la misericordia en 2001. L’album se teinte plus de musique latino-américaine en utilisant des sons de l’altiplano, le charango, sample Inti Illimani … Le groupe va également chercher de nouveaux sons dans d’autres genres musicaux tels que le reggae, le raggamuffin ou le funk par exemple.

Tiro de Gracia participe à de nombreuses collaborations, sort Patron del vicio en 2002, puis le best-of Impacto certero en 2004 et enfin le cinquième album Musica de vida en 2005, avant de se séparer. En 2014, pour le festival de Viña del Mar, Lenwa Dura, Zaturno et Juan Sativa se réunissent pour interpréter l’intégral de Ser Humanos, l’album qui les a révélés.

La page la plus récente du hip-hop chilien est écrite par celle qui est aujourd’hui l’artiste de hip-hop la plus connue, Anita Tijoux. Tandis que Tiro de Gracia reste, malgré un succès public important, un groupe plutôt marginal dans l’industrie de la musique, Anita Tijoux est devenue extrêmement populaire au Chili, mais réalise également une carrière internationale plus qu’honorable.

Anita Tijoux est née en France et y passa ses premières années. Elle ne découvrit le Chili qu’en 1983 et s’y installa dix ans plus tard, après le retour de la démocratie. Dès 1988, en France, elle pratique le breakdance, puis passe au chant. Après son installation au Chili, elle fonde son premier groupe de hip-hop, Los Gemelos.

Le succès arrive en 1998 avec le groupe Makiza et l’album Vida Salvaje, puis l’année suivante avec Aerolinas Makiza. Ces deux albums abordent déjà des thèmes sociaux tels que les liens familiaux, la vie en exil, les peuples indigènes mapuche, la critique des politiciens… Elle multiplie ensuite les collaborations au Chili comme en France. En 2004 sort le troisième et dernier album de Makiza, Casino Royale. Ce groupe, comme Tiro de Gracia, bénéficie d’une plus grande médiatisation, notamment grâce au développement de médias dédiés au hip-hop. En 1998, est lancé Kultura Hip-Hop, premier magazine consacré au hip-hop au Chili.

Anita Tijoux entame alors une carrière solo avec Kaos en 2007 puis 1977 sorti en 2009. Ces années l’entraînent dans des tournées internationales et elle s’affirme comme une des artistes latino-américains majeurs. Son style mêle de nombreuses influences : hip-hop nord-américain, mais également jazz, soul, rythmes africains et musiques traditionnelles d’Amérique du Sud.
Ses textes sont évidemment très politiques, mais son engagement dépasse le cadre artistique. Ainsi, elle joue gratuitement dans les universités occupées lors de la mobilisation étudiante de 2011 au Chili. Ses principaux combats visent les violences de genre et le modèle néolibéral.

Sortent ensuite La Bala en 2011 et Vengo en 2014. Anita Tijoux est aujourd’hui reconnue, a reçu plusieurs prix et fût nommé aux Grammy Awards.

Le rap chilien s’inscrit donc à la fois dans la « tradition » du hip-hop, genre qui exprime depuis ses débuts des préoccupations sociales et politiques, l’utilisation de matériel électrique, informatique, électronique pour forger la musique et de techniques propres (MCing et DJing pour rester général). Toutefois, les artistes chiliens utilisent également beaucoup le substrat culturel dont ils sont issus, à la fois dans le texte (multiples références à des auteurs chiliens, à des éléments politiques, sociaux et culturels propres) et dans la musique (rythmes et instruments andins et/ou pré-colombiens). Enfin, le hip-hop chilien semble ne pas jouer avec le gangsta-rap, mouvement du hip-hop mettant en avant la violence et le mode de vie des gangs.

La grande majorité du rap aujourd’hui reste politique, contestataire et social à l’image de Portavoz, qui chante Escribo Rap con R de Revolución (« J’écris rap avec le « r » de révolution »).

Le graffiti

Bien que le rap et de DJing soient les disciplines les plus connues du monde du hip-hop, le graffiti est une discipline très largement pratiquée par les artistes de ce mouvement culturel, en particulier au Chili. Cette discipline artistique est l’héritière d’une histoire millénaire qui a débutée par les peintures rupestres, s’est poursuivie pendant l’Antiquité et, après de nombreux siècles, est parvenue jusqu’à nous.

Nous allons toutefois débuter par l’arrivée du graffiti moderne au Chili, dans les années 1930. La tradition a retenu la date de 1939. Cette année-là, après un important séisme, le Mexique décide d’aider à la reconstruction de la zone sinistrée. Une école est construite et David Alfaro Siqueiros est chargé de la décorer. Il va peindre Muerte al Invasor, une

Muerte al Invasor – David Alfaro Siqueiros

oeuvre murale majeure au Chili. David Alfaro Siqueiros est une figure du mouvement muraliste qui prospère depuis de nombreuses années au Mexique. Avec Diego Rivera et José Clemente Orozco, entre autres, David Alfaro Siqueiros participe à la création du mouvement muraliste. Ce mouvement affirme déjà plusieurs éléments que nous retrouvons dans le graffiti actuel : le réalisme social et le positionnement politique, l’art populaire puisque visible de tous et gratuit…

Au Chili, les « brigades murales » vont activement participer aux remous sociaux et politiques à partir des années 1950. Leurs œuvres se veulent le plus souvent réalistes et appuient divers mouvements politiques. Le Parti communiste, le Parti socialiste puis l’Union Populaire, tout comme leurs adversaires du Parti Nacional et du Front Nationaliste Patrie et Liberté utilisent activement ce moyen de promotion. Les artistes plasticiens ou peintres reçoivent des commandes des pouvoirs publics et les peintures murales sont très présentes dans l’espace publique. Parmi ces groupes, nous pouvons citer la Brigada Ramona Parra, Inti Peredo ou Elmo Catalan par exemple. Leurs noms font référence à des personnages historiques de la gauche latino-américaine : Ramona Parra était une militante communiste tuée lors d’une manifestation en 1946, Inti Peredo a été tué par les forces de sécurité bolivienne pour ses activités de guérillero en 1969 et Elmo Catalan était un journaliste chilien engagé dans l’ENL (guérilla bolivienne). Il mourut assassiné en 1970.

Après cette période faste, le coup d’Etat de 1973 et les tourments politiques du Chili marquent profondément le monde du graffiti. Avec le Régime militaire, les graffeurs perdent leur liberté d’expression et les messages politiques disparaissent des murs. Seules restent, parfois, des fresques peintes par les écoles, sans réel contenu, et, très rarement, quelques graffitis d’opposition vite effacés qui peuvent valoir à leurs auteurs de graves ennuis.

De la même manière que le rap, le graffiti nord-américain arrive dans le courant des années 1980. La jeunesse chilienne s’en empare et développe un style très particulier. Le mélange entre l’esthétique du hip-hop nord-américain et la tradition murale latino-américaine fait naître sur les murs de Santiago, puis dans les autres villes, des œuvres très variés. Les premiers graffeurs vont notamment peindre dans la gare Mapocho. Celle-ci est abandonnée en 1987, fournissant ainsi aux artistes à la fois la tranquillité et l’espace pour pouvoir créer.

Le retour à la démocratie joue également un rôle dans le développement du graffiti dans l’espace public. Rapidement, les artistes se permettent de créer dans les rues, craignant beaucoup moins les forces de l’ordre. Les murales et graffiti en tous genres fleurissent

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Our utopia is their future – Inti Castro

dans toutes les grandes agglomérations. Les relations avec les graffeurs d’autres pays se multiplient, des artistes chiliens partent peindre dans d’autres pays et le Chili reçoit la visite d’artistes étrangers. Ainsi, Our utopia is their future, Sudaka et La Madre Secular 2 du graffeur Inti Castro sont visibles à Paris, par exemple.

Par ailleurs, les graffeurs intègrent peu à peu le monde artistique conventionnel et en 2009 est ouverte la Galería Bomb à Santiago, première galerie dédiée au graffiti et au street-art. Celle-ci expose des artistes tels que Cekis ou Agotok par exemple.
Enfin, les pouvoirs publics vont prendre conscience du potentiel du graffiti comme élément d’embellissement de la ville. Les artistes sortent de la clandestinité et peignent en toute légalité les murs de leurs villes. Le graffiti peut même être au cœur de projets urbains, comme dans la ville de Valparaíso.

Cette ville, sur les rives du Pacifique, est un des principaux lieux touristiques du Chili, en partie grâce aux très nombreuses peintures murales. Le musée à ciel ouvert de la ville compte pas moins de 20 œuvres peintes avant l’arrivée du hip-hop. Il existe donc une tradition très ancrée. Mais le graffiti continue de s’y développer avec la bénédiction de la municipalité. Cette dernière soutient très activement la création. Le projet « La Ruta del Graffiti Porteño » (les Porteños sont les habitants de Valparaíso.), soutenu par les pouvoirs publics, a ainsi permis de créer 23 peintures géantes sur des bâtiments de la ville. Ce projet réunit artistes, chercheurs universitaires, pouvoirs publics et habitants avec l’objectif d’améliorer l’image de certains quartiers auprès des habitants et d’améliorer la qualité de vie.

Le graffiti a donc suivi un développement proche de celui du rap au Chili. S’appuyant sur une culture graphique importante, les graffeurs ont créé des esthétiques qui leur sont propres et celles-ci sont aujourd’hui reconnues au niveau mondial. Par ailleurs, sans doute grâce à ce substrat culturel, le graffiti est un art qui ne pâtit pas (ou moins) de l’image négative généralement associé au hip-hop.

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