Le rire, c’est sérieux.

« Sans la comédie comme mécanisme de défense, je ne pourrais pas survivre. »

Garry Shandling

Coluche, Desproges, Les Nuls, Les Inconnus. Telles sont les références de l’humour en France. Or, ce sont tous des humoristes divertissant le public par des sketchs, jouant un personnage. À l’inverse, si l’on se penche sur nos amis outre-atlantique, les plus grands sont tous des « stand-uppers » (Seinfeld, Carlin, Louis C.K, Chris Rock…). Plus que ça, le stand-up est très souvent décrié en France alors qu’il est adulé aux Etats Unis. Mais d’où vient donc cette différence ? Le stand-up français est-il si mauvais par rapport au stand-up du pays de Jay-Z ?

Pour bien commencer, une petite définition s’impose. Mais qu’est-ce donc que le stand-up ? C’est un style de spectacle dérivé du one-man show où un (ou plusieurs) humoristes brisent le 4ème mur et s’adressent directement au public. C’est un style très riche et très large donnant libre cours à l’imagination et qui est énormément influencé par la personnalité de l’auteur. En effet, le stand-upper s’adresse directement au public sans vraiment jouer un personnage, il sera donc plus enclin à avoir un style sur scène proche de sa personnalité de tous les jours. Ainsi, chaque comédien a son propre style.

Maintenant, intéressons-nous à la différence de considération qui semble exister entre les stand-uppers américains (vraies stars mondiales) et les français (plus reconnus par leurs autres projets que par leurs spectacles)

Une partie de cette différence semble venir du contexte d’apparition du stand-up dans le pays.

Lenny Bruce, le précurseur

lenny bruce lors de son procès (crédits sid tate photo)
Lenny Bruce lors de son procès (crédit photo : Sid Tate photo, S.F. News Call Bulletin, 3/8/62)

Aux Etats-Unis, la création du stand-up est associée dans la culture populaire[1] à Lenny Bruce qui, dans les années 50 et 60, utilisait l’humour et le stand-up principalement sur les thèmes de la satire sociale et politique, et qui fut arrêté plusieurs fois en sortant de scène pour obscénités.

Les procès qui suivirent ces arrestations l’érigèrent en défenseur de la liberté d’expression et firent exploser sa popularité, permettant par la même occasion de populariser le genre du stand-up.

Pryor et Carlin, les modèles

En plus de Bruce, deux autres humoristes (fortement inspirés par Bruce) sont considérés comme les pères fondateurs du stand-up actuel : Richard Pryor et George Carlin.

Dans les années 70, ils se détachèrent du style « propret » des autres stand-uppers (Bill Cosby, Steve Martin, Woody Allen) pour suivre les pas de Bruce et utiliser un ton plus acerbe et anticonformiste. Pour vous donner une idée de leur impact sur la culture américaine,  en 2004, la chaîne américaine Comedy Central établit le top 100 des meilleurs comiques de tous les temps. Le top 3 ? Pryor en 1, Carlin en 2 et Bruce en 3.

Richard Pryor sur scène
Richard Pryor sur scène (crédit photo: starstock/photoshot)

Richard Pryor, fils d’une prostituée, élevé dans une maison close dirigée par sa grand-mère faisait à ses débuts de l’humour grand public, avec du matériel classique. Mais lors d’un spectacle à Las Vegas en septembre 1967, il s’exclame soudain « What the fuck am I doing here!? » et quitte la scène. Pendant deux ans il disparait des grandes scènes, repart de zéro et va complètement transformer son style. Il parle de sa vie, de ses problèmes personnels, des problèmes entre les noirs et les blancs et s’approprie le mot « nigger », l’utilisant sur scène et même dans le titre de certains de ses spectacles[2]. Il utilise des mots crus et violents pour parler de la dure réalité des minorités tout en trouvant de la comédie et de l’humour dans ces situations. A partir de là sa popularité explose et il devient un des acteurs les mieux payés aux USA dans les années 80, inspirant de nombreux stand-uppers.

george carlin en 1966
George Carlin en 1996 (crédit photo: Will Hart/ HBO)

Dans les années 60, Carlin passait à la télé et ne devait pas créer de problèmes avec ses spectacles sous peine de ne plus y être invité. Progressivement il commença tout de même à changer son style (vestimentaire et humoristique).

Il arrêta de s’habiller en costume pour mettre des habits de tous les jours, se laissa pousser les cheveux et la barbe et surtout commença à être irrévérencieux, à critiquer ouvertement le gouvernement, les religions et globalement tout ce qui existe. C’est là la base du style de Carlin, un humour noir qui ne s’impose pas de limites, porté par un regard aiguisé sur la société et ses travers. Comme pour Lenny Bruce, c’est une polémique qui va faire exploser sa popularité et le propulser au rang de l’un des comiques les plus adulés et respectés de tous les temps : en 1972 il joue pour la première fois son sketch « Seven Words You Can Never Say On Television » dans lequel il établit un liste de mots qu’il est mal vu de prononcer sur les ondes publiques [3]

Ces mots, qui firent arrêter Lenny Bruce en 1966, firent aussi arrêter Carlin en 72 (pour « troubles à l’ordre public ») et lui valurent un jugement de la part de la cour suprême des États-Unis en 1978. C’est à la suite de ce jugement que les émissions de radio jugées obscènes furent interdites lors des heures de grande écoute. Cette affaire va faire augmenter la popularité de Carlin et, comme Bruce et Pryor, il va entrer dans la légende du stand-up américain.

Ces trois humoristes, fondateurs du stand-up « profond », ont influencé des milliers d’autres comiques. On peut par exemple citer Bill Burr, Chris RockJerry Seinfeld , Steven Wright, Bo Burnham, Dave Chappelle, ou encore Eddie Murphy pour les plus connus…

Louis CK et Bo Burnham, les produits finis

Louic CK, un des meilleurs stand-uppers de tous les temps, dira même que c’est grâce à ce dernier qu’il est devenu le comique qu’il est aujourd’hui.  Et je pense que l’histoire qu’il raconte lors d’un hommage à Carlin peut vraiment aider à comprendre ce qui fait l’essence du stand up [4].

louis CK sur scène
Louis CK sur scène (crédit photo : Everett Collection)

Louis n’a pas toujours été un comique reconnu, ni même un bon comique. A l’inverse d’autres stand-uppers devenus populaires dès leurs débuts [5], Louis a galéré, longtemps. Pendant 15 ans il a fait ses sketches, toujours les mêmes, dans des petits cafés ou des restaurants. Il gardait ses blagues parce qu’elles étaient assez drôles, pas parce qu’elles voulaient dire quelque chose pour lui. Il en était même arrivé au point où il détestait son spectacle et ne supportait plus de s’entendre le jouer.

C’est là qu’entre en scène Carlin. Une de ses spécificités était qu’il sortait quasiment un spectacle par an. Louis CK l’entendit parler du fait de devoir jeter une heure de blagues et de devoir repartir de 0 tous les ans ; et à partir de là, motivé par ce discours, Louis trouva le courage de faire pareil et de jeter ce qu’il avait mis 15 ans à construire. Et comment écrire quand tu n’as plus rien et que tu ne veux pas repartir sur les mêmes blagues qu’avant ? Tu creuses au fond de toi, tu commences à parler de tes sentiments, de ce que tu es vraiment. Et une fois que tu en as fait un spectacle et que tu as tout jeté ? Tu creuses encore plus profond et tu parles de tes peurs, de tes cauchemars, et ainsi de suite. Alors il a commencé à parler de sa vie, de ce qu’il ressentait vraiment, et il est devenu le Louis CK que l’on connait maintenant. Il dit même que la première fois qu’il est remonté sur scène après avoir recommencé à zéro, il a dit une blague qui lui tenait vraiment à cœur et la réaction du public à ce moment-là, un « woah » entre rire, surprise et indignation, a eu plus de valeur à ses yeux que les quinze ans de petits rires qu’il a eu avant.

Et c’est là le but d’un « vrai » stand-upper : vous faire dire « d’accord j’ai beaucoup ri, mais il y avait quelque chose de plus ».

Pour moi, le meilleur exemple de cela, au-delà de Louis CK, est Bo Burnham. Tous ces spectacles ont une mise en scène exceptionnelle, il chante, danse, crie, il est très drôle, a des accessoires et des bruitages,  mais ce que l’on retient dans ces spectacles, qui nous marque, nous souffle, ce sont ces moments d’introspection où il nous parle de lui, de son rapport à la célébrité, d’à quel point c’est dur d’essayer de satisfaire le public [6].

bo burnham, make happy
Bo Burnham, Make Happy (crédit photo : Netflix)

Le stand-up américain s’est donc érigé dès les années 50 en outil de défense de la liberté d’expression, les comiques les plus connus ont combattu la censure, se sont battus pour leur liberté, pour parler d’eux, de leur vie, de leurs sentiments. Depuis 70 ans ils s’inspirent les uns les autres, creusant toujours plus profond dans la nature humaine, chaque génération étant le modèle et l’objectif à dépasser de la génération suivante.

Le stand-up Français

Et en France ? Et bien ce n’est pas pareil mais ce n’est pas si différent. Je m’explique : Les premiers stand-uppers arrivent vers la fin des années 90. C’est la génération des Jamel Debbouze, Gad Elmaleh, etc. Le stand-up en France se popularise à partir du spectacle « Jamel en scène » en 1999. La France a donc une histoire et une culture du stand-up bien moins riche que les États-Unis.  Et si personne en France n’a eu à se battre contre la censure, les stand-uppers français ont eu leurs propres batailles à mener : faire reconnaitre le stand-up comme une forme crédible d’humour. En effet, si aux USA il est présent depuis longtemps et le public y est un habitué, en France personne ne le connaissait avant les années 2000, pire, le public était au début (et pendant assez longtemps) assez hostile et réfractaire à cette forme d’humour bizarre, ces jeunes qui parlent directement au public avec leurs mots à eux sans jouer des personnages. Il faut dire que pour un public habitué aux sketchs des Nuls, des Inconnus ou de Coluche, la transition était dure. De plus, comme le dit Dan Gagnon [7] :« Au début de ta carrière de comique tu veux juste savoir si t’es marrant, rien de plus, c’est après que tu commences à vouloir dire des trucs ». C’est pour cela que le stand-up français a longtemps eu l’étiquette de l’humour de bas étage, des humoristes qui parlent que de fruits et de légumes : quand le stand-up est arrivé en France, les humoristes aussi venaient d’arriver. C’était leur premier ou deuxième spectacle. Ils voulaient juste se convaincre que ça pouvait marcher. C’est ensuite que les sujets ont commencés à changer, que le stand-up français a gagné en profondeur.

Florence Foresti, Mother Fucker
Florence Foresti, Mother Fucker (crédit photo: Franck Dubray)

Pour moi le tournant c’est le spectacle « Mother Fucker » de Florence Foresti (2009). Dans ce spectacle Foresti, sûrement la comique française la plus populaire à ce moment-là, parle de la difficulté de la maternité et du baby blues. C’est le premier spectacle français (ayant eu un succès populaire) où le stand-upper se tourne vers ses sentiments, ses faiblesses et nous parle de la réalité de sa vie. Depuis, on observe le même schéma chez de nombreux stand-uppers français (Kyan Kohjandi, Baptiste Lecaplain, Dédo…) : Un premier spectacle léger pour se rassurer et se convaincre que l’on peut être marrant, puis un deuxième, beaucoup plus profond et réfléchi.

Au final, peut-on vraiment dire que le stand-up français est mauvais ? Bien sûr que non. Certes, il est en décalage avec le stand-up américain, mais au fond, n’est-ce pas normal ? Si vous commenciez à jouer de la guitare demain matin, seriez-vous aussi bon que quelqu’un qui en joue depuis 50 ans ? Bien sûr que non. Et c’est un peu pareil avec le stand-up : Les stand-uppers Français sont arrivés 50 ans après les américains, il ne fallait donc pas s’attendre à ce que l’on soit au niveau dès les premières années. De plus, aux États-Unis, plusieurs générations de stand-uppers se sont succédées et se sont battues pour donner à celles d’après plus de liberté de parole, plus de pistes à explorer. En France, la deuxième génération (Celle des Kyan Kohjandi, des Kheiron, Blanche Gardin, Lecaplain…) vient à peine d’arriver à maturité et déjà arrive une troisième génération pleine de talent et de nouvelles idées (Haroun, Roman Frayssinet…). En à peine 20 ans, le stand-up français s’est développé à une vitesse folle en partant de rien, sans réel modèle, sans véritable histoire. Ce développement est notamment dû à internet qui rend accessible les spectacles de centaines de comiques de toutes les époques et a permis à de nombreux jeunes comiques de découvrir le travail des légendes du stand-up.

Par Toinou.

Pour aller plus loin

Après avoir lu cet article, s’il vous plaît, allez regarder un spectacle d’une des personnes citées plus haut. Ouvrez Netflix, HBO, Youtube, sortez dans une salle de spectacle et regardez les Louis C.K, Bo Burnham, Kyan Kohjandi, Dave Chappelle, Baptiste Lecaplain et tous les autres, parce que parler du stand-up c’est bien mais le voir c’est mieux

Et si vous ne savez pas quoi regarder, voilà de quoi vous occuper quelques temps :

Discussions sur le stand-up :

RadioNavo Les Invités de mon Invité sont mes Invités : KYAN KHOJANDI

Louis CK honors George Carlin

Talking Funny – HBO

Stand ups incontournables :

En Anglais :

Louis C.K – Shameless ; Oh My God

Richard Pryor – That Nigger’s Crazy ; Bicentennial Nigger

Bo Burnham – What ; Make Happy

Georges Carlin – Jammin’ in New York

Dave Chappelle – Killin’ Them Softly ; The Bird Revelation

Eddie Murphy – Raw

Mike Bribiglia – My Girlfriend’s Boyfriend

Anthony Jeselnyk – Thought and Prayors

En Français :

Kyan Kohjandi – Pulsions

Baptiste Lecaplain – Origines

Florence Foresty – Mother Fucker

Jeremy Ferrari – Hallelujah bodel

Notes

[1] on attribue généralement la naissance du stand-up à Charlie Chase, un acteur de vaudeville, qui aurait été le premier à avoir joué des monologues comiques sans costumes ou accessoires au début du 20ème siècle.

[2] That Nigger’s Crazy ; Bicentennial Nigger

[3] shitpissfuckcuntcocksuckermotherfucker, and tits.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=R37zkizucPU  si vous voulez, allez voir le discours en entier. Je vous le conseille, c’est très intéressant, en plus d’être drôle et touchant

[5] Jerry Seinfeld et Bo Burnham par exemple

[6] Les sketches de clôture de ses deux spectacles, « What » et « Make happy » sont des modèles du genre

[7] Dans le podcast « les invités de mon invité sont mes invités », de Navo

Sources

http://www.lennybruceofficial.com/

https://vault.fbi.gov/Lenny%20Bruce

http://famous-trials.com/lennybruce

https://en.wikipedia.org/wiki/Lenny_Bruce

https://www.city-journal.org/html/richard-pryor-stand-philosopher-13173.html

https://en.wikipedia.org/wiki/Richard_Pryor

http://www.pryorsplanet.com/

https://georgecarlin.com/who/

https://en.wikipedia.org/wiki/George_Carlin

https://soundcloud.com/radionavo/sets/les-invit-s-de-mon-invit-sont

https://www.youtube.com/watch?v=R37zkizucPU

https://www.youtube.com/watch?v=OKY6BGcx37k

https://louisck.net/

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