Camilo Catrillanca, meurtre et justice sociale

En Araucanie chilienne, le commando « Jungle » tue.

Un jeune homme, membre de la minorité mapuche a été tué par un commando des forces de l’ordre le 14 novembre dernier. Problème, il était innocent.

Des plaintes pour vol de voiture dans une petite ville d’Araucanie. Un jeune mapuche tué par balle par le commando « Jungle » des forces de sécurité chilienne. Une carte mémoire de caméra embarquée qui est détruite. Un témoin de 15 ans qui aurait été torturé. Un journaliste qui révèle l’existence d’une liste de personnalités mapuches surveillées. Une enquête qui contredit la version de la police et le témoignage génant d’un ancien préfet. Le tout dans le climat militarisé d’une zone rurale où un peuple indigène tente de défendre ses droits face aux grandes entreprises forestières.

Cela pourrait être la quatrième de couverture d’un nouveau thriller, le Millenium sud-américain. Mais il s’agit de la nouvelle affaire secouant le Chili depuis quelques semaines. Les relations de l’Etat chilien avec les communautés indigènes ont toujours été marquées par la violence. Les Mapuches sont aujourd’hui le seul groupe natif ayant encore la force de s’opposer à Santiago. Ils sont installés notamment en Araucanie, au sud du pays, où ils forment des communautés rurales vivant le plus souvent de l’agriculture et de l’artisanat. Mais depuis la colonisation espagnole, les terres sont souvent la propriété de grandes entreprises, en particulier forestières. La problématique de la propriété de la terre et la répression de la part de l’état entretient depuis trop longtemps un conflit larvé dont les mapuches sont victimes.

Le temps passe et les circonstances de la mort de Camillo Catrillanca, le jeune homme tué le 14 novembre, deviennent toujours plus troubles. Ce jour là, sur la commune d’Ercilla, à 600 kilomètres au sud de Santiago, trois véhicules de professeurs d’une école sont volés. Ensuite, selon les forces de police, l’enquête mène les carabineros à la communauté mapuche de Temucuicui. À leur arrivée sur place, une fusillade éclate et Camillo Catrillanca est tué alors qu’il tentait de fuir.

Dès la mort du jeune homme, des voix s’élèvent pour demander à ce que les circonstances du drame soit éclaircies. Le vice-président et ministre de l’Intérieur, M. Chadwick, annonce le 16 novembre que Camillo Catrillanca avait des antécédents judiciaires. Peu après sa famille rend public l’extrait de casier judiciaire de la victime, et M. Chadwick revient sur ses déclarations. Camilo Catrillanca n’avait pas d’antécédents judiciaires, mais était connu des services de police.

Par ailleurs, les carabineros ne peuvent apporter la preuve que Camilo Catrillanca était lié au vol de voiture. Plus grave, il est rapidement établi qu’il ne fuyait pas et qu’il a été abattu d’une balle à l’arrière de la tête alors qu’il était au volant de son tracteur. Un adolescent de 15 ans l’accompagnait et devient le principal témoin de sa mort. Arrêté par les forces de l’ordre, l’identité de l’adolescent est gardé secrète.

Le 21 novembre, le Général Hermes Soto, à la tête du corps des Carabineros, déclare devant la commission Sécurité de la Chambre des députés qu’un de ses hommes a détruit la carte mémoire de sa caméra embraquée. Ce carabinero portait en effet, lors de l’opération ayant aboutie à la mort de Camilo Catrillanca, une caméra GoPro dont les images auraient pu éclairer les circonstances du drame. La raison avancée pour expliquer cette destruction est que cette carte mémoire contenait également des images intimes de lui et de sa femme.

Le jeune témoin qui accompagnait Camilo Catrillanca au moment du drame reste ainsi la seule source disponible pour que la justice puisse comprendre le déroulement des événements. De nouveau, les méthodes des forces de l’ordre sont remises en question. L’Institut des Droits Humains a ainsi annoncé porter plainte contre l’état, disant avoir la preuve que ce jeune homme avait été victime de torture lors de sa détention.

Plusieurs éléments inquiètent la défense. L’avocat de la famille Catrillanca réclame en effet la restitution des vêtements de la victime, ceux-ci ayant mystérieusement disparu entre le moment de sa mort et son arrivée à l’hôpital. Toutefois, d’après les premiers éléments de l’enquête, aucune trace de poudre n’a été relevée, ni sur les vêtements ni sur le corps de Camilo Catrillanca, mettant à mal la thèse d’un affrontement armé. Par ailleurs, l’enquête établie que 21 douilles de balles ont été retrouvées sur les lieux, ce qui effrite un peu plus la version officielle des carabineros, qui disent avoir répliqué de manière proportionnelle à des tirs.

De plus, le groupe de carabineros qui a pris en charge cette affaire de vol de voiture est un commando surnommé « Jungle ». Il s’agit d’une unité de 80 hommes récemment créée et formée aux Etats-Unis et en Colombie à la lutte armée contre les narcotrafiquants en terrain hostile. Une partie de l’opposition s’est interrogée quant à la pertinence d’une telle unité dans le cadre de la lutte contre les Mapuches, mettant en avant la faible dangerosité des mouvements de défense indigènes et questionnant l’assimilation des mapuches a des réseaux terroristes.

Surtout, ce groupe ne devait intervenir, selon ses ordres de mission, que dans le cas d’affrontements entre les forces de l’ordre et des groupes armés. Il est donc incompréhensible pour une partie de l’opinion public que ce soit ce commando qui ait pris en charge ce qui, au départ, n’était qu’une affaire de vol de voiture. Les groupes mapuches et leurs sympathisants soupçonnent ainsi une volonté de militariser tous délits impliquant les communautés indigènes.

Par ailleurs, comme le souligne la Commission Inter-américaine des Droits de l’Homme, Camilo Catrillanca était connu pour avoir été un des leaders des manifestations étudiantes en 2011 et était un des porte-parole de sa communauté.

Le 27 novembre dernier, un journaliste du média d’investigation CIPER (Centro de Investigación e Información Periodistica, Centre d’Investigation et d’Information Journalistique) révèle l’existence d’un fichier policier listant les principaux meneurs des organisations mapuches. Ce document a été élaboré par la Unidad de Inteligencia Operativa Especializada de Carabineros (Unité Spécialisée du Renseignement Operationel des Carabineros). Cette unité aujourd’hui dissoute est également celle qui est impliquée dans « l’affaire Ouragan », un cas ayant révélé la fabrication de fausses preuves par cette unité pour pouvoir inculper plusieurs mapuches de crimes et délits qu’ils n’ont pas commis.

Ce fichier, recensant de nombreuses personnalités mapuche, liste à la page 24 les membres de l’Alianza Territorial Mapuche (Aliance Territoriale Mapuche), une organisation défendant les droits de la communauté. Cette organisation est non-violente et a été à plusieurs reprises sollicitée par les différents gouvernements pour travailler sur les problématiques liées aux Mapuches. Le grand-père de Camilo Catrillanca, Juan Segundo Catrillanca, à la tête de l’organisation, et d’autres membres ont même participé à des réunions de travail à la Moneda lors du premier gouvernement Piñera (2010-2014). Le document contient également des commentaires sur les opinions politiques et les amitiés (sur les réseaux sociaux) de nombreux membres d’organisations mapuches diverses.

Le Ministère Public a ouvert trois enquêtes. La première concernant le vol de voiture initiale, la seconde sur la mort de Camilo Catrillanca, et une troisième sur la destruction de preuves et les faux témoignages de policiers impliqués. Une quatrième pourrait être ouverte à partir de la plainte de l’Institut des Droits Humains concernant les actes de torture subis par le jeune témoin.

La Commission Inter-américaine des Droits Humains a fait part de sa préoccupation et appelle l’état chilien à enquêter de manière impartiale et rappelle que les forces de sécurité sont tenues de respecter les normes du droit international.

Dans un premier temps, des sanctions administratives ont été prises à l’encontre des carabineros. Quatre hommes du commando « Jungle » ont été exclus des forces de police et mis en détention préventive quelques jours plus tard. Un général et le préfet des forces de sécurité en Araucanie ont par ailleurs été contraints à la démission.
L’ancien préfet a depuis témoigné. Il est arrivé sur place juste après la fusillade supposée et dit n’avoir vu aucune arme proche du corps de Camilo Catrillanca. Il dit également soupçonner que le carabinero ayant menti sur l’existence de la caméra et ayant détruit la carte mémoire a agit sur ordre. L’ancien préfet fait aussi état de la présence sur place d’un commandant du groupe « Jungle » avant lui. Ce commandant lui aurait remis le premier rapport sur les événements, rapport qui lui a semblé très incomplet.

Par ailleurs, le procureur chargé de l’enquête à déclaré qu’il n’y avait pas eu d’affrontement entre les mapuches et les forces de l’ordre avant la mort de Camilo Catrillanca. Il a par ailleurs justifié la détention provisoire des carabineros et oriente l’enquête vers une accusation d’homicide.

Dernier déroulement de l’affaire, les carabineros en détention ont réalisée une vidéo avec un smartphone à l’intérieur même du lieu de détention. Cela étant illégal, une enquête à été ouverte.

Enfin, l’Intendant régional, nommé par le président, a quitté ses fonctions. Le président Sebastian Piñera s’est rendu dans la région à l’occasion de la nomination du nouvel Intendant.

Ces tristes événements ont bien sur engendrés plusieurs manifestations, aussi bien en Araucanie qu’à Santiago. Plusieurs affrontements entre forces de l’ordre et manifestants ont éclatés, y compris dans le cortège funéraire menant Camilo Catrillanca à se dernière demeure. Celui-ci rejoint les nombreux mapuches tués ces dernières années en Araucanie, conséquence directe d’une militarisation toujours plus importante du conflit social, avec toutes les violences que cela engendre.

Namai & Rai Benno

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