Réduire la croissance: quelles conséquences?

Au milieu de la crise sans précédent que nous vivons, tant sur le plan écologique que sur le plan sociétal, il apparaît avec de plus en plus de clarté que le système de croissance continue sur lequel nous vivons depuis des décennies est arrivé un peu à bout de souffle. Le sociologue Immanuel Wallerstein parmi d’autres en prévoyait déjà l’essoufflement depuis plusieurs années. Réduire la croissance pour sauver la planète est un modèle de plus en plus envisagé, tant par les sphères politiques, pourtant souvent en retard de plusieurs années sur les changements sociaux, que par les grands médias – Le Monde consacre ainsi une série d’article à l’étude de ce nouveau modèle de réduction de la croissance. Néanmoins, au-delà de considérations purement économiques, ce changement de modèle impliquerait des conséquences sur des parties a priori beaucoup plus éloignées de notre société et qui font pourtant écho au modèle de croissance.

 

Réinventer les entreprises

De façon assez évidente, les entreprises sont les premières qui seront remises en question par un tel modèle. Essayez d’imaginer la tête de n’importe quel PDG si vous lui annoncez  que son objectif ne peut plus être d’augmenter les ventes l’année prochaine, mais de les stabiliser. Probablement la cinquantaine, né et formé dans une génération qui n’a pas connue de crise majeure mais plutôt l’ouverture exponentielle du monde depuis la chute du mur de Berlin à l’apogée des réseaux sociaux, arrivé à son poste par une carrière qui l’a mené par son travail au poste où il est, il est difficile de lui reprocher de ne pas pouvoir imaginer un nouveau modèle. Pourtant, une entreprise qui établirait en 2018 une stratégie de croissance sur 5 ans sur les outils et les modèles actuelles serait déjà obsolète. Comment établir une stratégie si dans 5 ans, il faut consommer moins, se déplacer moins, produire moins ?

Spécialiste des liens entre imaginaires collectifs et politique (au sens littéral de « la vie de la cité »), Castoriadis écrivait en 1990 : « La sortie de la misère (…) ne pourrait se faire que si l’humanité riche accepte une gestion de bon père de famille des ressources de la planète, un contrôle radical de la technologie et de la production, une vie frugale. Cela peut être fait, dans l’arbitraire et l’irrationalité, par un régime autoritaire ou totalitaire; cela peut être fait aussi par une humanité organisée démocratiquement, à condition précisément qu’elle abandonne les valeurs économiques et qu’elle investisse d’autres significations. » (éd. Seuil, La couleur des idées, 1990, p.170) La solution se trouve d’abord dans la transformation des objectifs stratégiques. Plutôt que de vendre plus, fixer une objectif d’empreinte carbone pourrait être une solution. Pour autant, il serait naïf d’espérer que n’importe quel patron décide tout à coup de s’asseoir sur l’augmentation de ses bénéfices au nom de la beauté du monde, même s’il y a des exceptions. Les trois grandes passions de l’homme ont toujours été l’argent, le pouvoir et le sexe. Le dernier n’aura sans doute pas grand intérêt pour la question qui nous préoccupe ;  en revanche, il pourrait être intéressant d’envisager par exemple la valorisation de nouveaux objectifs écologiques. Si j’ai un avantage à baisser mon empreinte carbone en tant que consommateur et en tant qu’entreprise, alors l’objectif écologique devient un vrai enjeu stratégique.

Réinventer les métiers

A l’heure actuelle, une large partie (vous apprécierez l’euphémisme) des métiers est directement liée cet objectif d’augmenter les ventes. Vente directe, communication, marketing, commercial : quel peut être exactement le sens de ces métiers si le but est de réduire la croissance ? Paradoxalement, alors que le marketing et les community managers ont le vent en poupe, il faudrait d’ores et déjà d’envisager la reconversion de ces métiers dont la durée de vie est directement liée à un système qui risque de profondément changer, si ce n’est s’écrouler totalement.

Pourtant, sur les cinq prochaines années au moins, les universités et autres écoles de commerce vont sortir des fournées entières de jeunes marketeurs en devenir, qui vont arriver sur le marché du travail en étant déjà le fruit d’un monde ancien. Car si les formations supérieures participent au mouvement écologique en économisant le papier et en réutilisant les pages des mémoires comme brouillon, on est encore bien loin d’avoir intégré le développement durable comme transversal à toutes les formations. Management, droit, sciences diverses, chaque domaine doit prendre conscience des enjeux de transition écologique tant du point de vue environnemental que social. Les générations actuellement formées le sont par des systèmes anciens qui sonnent déjà faux dans le monde qui se dessine.

Réinventer les imaginaires

Les imaginaires pourraient-ils être la clef de notre transition écologique ? L’idée vous paraît peut-être absurde et pourtant les écarts énormes entre les imaginaires et les ensembles de références collectives sont à l’origine des affrontements sociétaux. Pourquoi est-il impossible d’imposer à un ouvrier de faire une croix sur ses vacances parce que le transport est trop polluant ? L’argument ne tient pas parce que l’ensemble de références n’est pas le même. Pour ne donner qu’un exemple, une grande majorité des Français ont été élevé avec l’image que les vacances, le plus loin possible, étaient un signe de réussite sociale de la même façon que les vitres teintées sur une voiture. Cette image provient d’un ensemble de films, de séries, de livres qui ont véhiculé ces représentations ; et donc l’objectif d’une personne qui a travaillé toute sa vie peut logiquement être celui de prendre l’avion pour aller à bronzer 2 semaines à l’autre bout du monde, même si les formules all-inclusive c’est mal, même si l’avion, ça pollue, et même s’il a fallu raser une demie-forêt pour construire le complexe hôtelier en question.

Transformer en profondeur les imaginaires collectifs et les références, c’est donc s’attaquer à la racine du problème que notre société se donne comme tâche de résoudre. La tâche est immense et risquée. S’attaquer aux imaginaires collectifs c’est prendre le risque d’imposer un esprit unique dominant. Il y a pourtant une bonne nouvelle, car si pour Castoriadis, ce sont les imaginaires des sociétés qui choisissent les problèmes auxquels s’attaquer, ce sont les imaginaires qui donnent la possibilité de les régler. Il est un terrain d’expérimentation où l’on imagine tant le problème que sa portée, mais aussi où l’on teste des solutions imaginaires (voir L’institution imaginaire de la société, 1975)

Transition écologique d’accord, mais il faut envisager ce mouvement comme ce qu’il est : une transition, qui transforme profondément tous les aspects de la société, en prenant garde aux extrémismes même écologiques. Car « l’idée de faire table rase de tout ce qui existe est une folie conduisant au crime. » (Castoriadis). En attendant, jeunes générations, designers, artistes et réalisateurs, c’est à votre tour de vous emparer de cet espace de liberté et de création pour inventer un nouveau modèle.

« Nous ne cherchons pas à établir que cette fleur-ci, comme les autres, se fanera, se fane ou est déjà fanée.
Nous cherchons à comprendre qu’est-ce qui, dans ce monde social-historique, meurt, comment et, si possible, pourquoi.
Nous cherchons aussi à trouver qu’est-ce qui y est, peut-être, en train de naître. »
Cornelius Castoriadis, Fenêtre sur le chaos.

 

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