Tatouages, tatoueurs, statuts.

Le tatouage. Sujet à de nombreuses polémiques il y a 50 ans, c’est aujourd’hui une pratique répandue et (majoritairement) acceptée. Peut-être êtes-vous tatoué·e, ou au moins avez-vous un avis sur la question. Si tout le monde a une idée plus ou moins précise de ce qu’est un tatouage, la connaissance du métier de tatoueur/tatoueuse en lui-même n’est pas vraiment étendue hors de la sphère du tatouage. Pas de fiche Wikipédia, pas non plus de fiche métier sur le site de l’Onisep¹ ou de catégorie propre sur LinkedIn…

Cela découle du fait que le métier de tatoueur n’est pas reconnu comme tel, mais bénéficie, au regard de la loi, d’un statut de « prestataire de services », naviguant entre commerçant et artisan… Un véritable océan d’incertitudes. Ce flou a comme conséquence majeure la complexification de l’accès à la profession. Mais il ne faut pas se hâter à y voir quelque chose de forcément négatif, la question est en fait beaucoup plus complexe et entraîne de nombreuses autres questions.

Sur cette question précise, deux écoles majoritaires : le SNAT (syndicat national des artistes tatoueurs) et l’association Tatouage & Partage.

grayscale photography of person holding tattoo machine
Photo de Djordje Petrovic sur Pexels.com

Devenir tatoueur par l’école du dessin

Aujourd’hui, devenir tatoueur implique de suivre un parcours semé d’embûches. Il faut évidemment savoir dessiner (et bien !) mais pas seulement : la profession nécessite une technique particulière que l’on ne peut acquérir aujourd’hui qu’auprès de tatoueurs expérimentés (ou presque). Cet apprentissage requiert donc de trouver un formateur et ce n’est pas une mince affaire. Beaucoup de tatoueurs sont approchés mais il y a peu de places pour beaucoup de demandes. Constituer un book peut aussi jouer un rôle déterminant. Une fois cet énorme pas franchi, l’apprenti tatoueur doit acquérir toute la technique nécessaire et obtenir une formation d’hygiène (seule formation obligatoire dans le métier) avant de pouvoir prendre en main une machine à tatouer.

« Nous ne pouvons cacher que les professionnels sont sollicités plusieurs fois par an par des aspirants ayant parfois peu conscience des difficultés du métier : Seuls les plus talentueux peuvent envisager un avenir solide dans ce secteur artistique, car il y a aujourd’hui beaucoup plus de demandes que d’opportunités… » (site du SNAT)

C’est donc un parcours complexe, fastidieux, et celui qui se rêve tatoueur devra faire preuve de beaucoup de patience et ne pas se décourager, même si les désillusions peuvent être grandes.

Ce parcours du combattant pourrait être vu comme un aspect négatif de la profession de tatoueurs, mais la nuance est plus subtile. C’est la position défendue par le SNAT, Syndicat National des Artistes Tatoueurs créé en 2003 et comptant aujourd’hui environ 1500 adhérents. En effet, pour eux cet aspect difficile de l’accès à la profession constitue une sorte de garantie, de gage de qualité dans le monde du tatouage. Leur raisonnement est le suivant : seule une formation supervisée par un professionnel peut garantir l’acquisition d’une technique satisfaisante et d’un style singulier, loin des tatouages copiés et recopiés indéfiniment.

« Le chemin peut être long à parcourir, mais ce principe de transmission d’une génération à l’autre permet à l’art du tatouage d’évoluer, aux techniques de s’affiner, et aux nouveaux styles nouveaux d’émerger. » (Site du SNAT)

L’association met également en garde contre l’apprentissage en autodidacte : très onéreux si correctement accompli, il peut parfois faire perdre beaucoup de temps par rapport à une formation chez un professionnel. Malgré cela, la pratique est courante aujourd’hui.

Mais, tout le monde ne défend pas ce monde de fonctionnement. En face du SNAT, l’association Tatouage et Partage…

midsection of man using smart phone
Photo de Pixabay sur Pexels.com

Tatoueurs, tatoueuses, en mal de statut ?

C’est en tout cas la position que défend l’association Tatouage et Partage, fondée en 2011 avec à sa tête Stéphane Chaudesaigues, tatoueur autodidacte et reconnu, dont le principal objectif est d’obtenir un statut pour les tatoueurs et tatoueuses de France, afin de faciliter la transmission du savoir et donc l’accès à la profession.

En effet, l’absence de reconnaissance professionnelle, en plus de compliquer la pratique du métier (difficultés pour contracter une assurance professionnelle, pour ce qui touche aux maladies liées au travail²…), rend difficile la transmission du savoir entre professionnels et apprentis : pas de garantie ni pour l’apprenti, ni pour le patron, l’apprentissage en lui-même n’est pas légal…

« Un constat amer fédère l’ensemble de la profession : à l’heure actuelle et ce, malgré une démocratisation du tattoo et une popularité croissante, il n’existe toujours aucun statut lié au métier de tatoueur. Le tatoueur officiant en France n’est ni un artiste, ni un artisan : il appartient à un corps de métier hybride aux contours mal dessinés. » (Association Tatouage et Partage)

La proposition de l’association est une formation initiale : bien que des écoles privées existent, celles-ci sont chères et ne sont pas ce que défend Stéphane Chaudesaigues. Lui aspire à une école d’état, en alternance, permettant une formation correcte des apprentis. Il déplore aussi la qualité de la formation d’hygiène (seule condition légale pour s’installer en tant que professionnel) : trois jours de présence sans évaluation finale, pas d’apprentissages techniques, donc pas un gage de qualité par rapport au métier. Selon lui, l’apprentissage du métier nécessite d’avoir du réseau, de « jouer des coudes », pour intégrer un atelier, ceci prenant énormément de temps et n’aboutissant même pas forcément au but souhaité. Un cadre professionnel, propice à la transmission légale du métier serait pour lui et ses confrères de Tatouage et Partage, l’idéal, tout comme un statut d’artisan tatoueur spécifique, au lieu du statut d’artiste dont bénéficient une minorité de professionnels aujourd’hui et entraînant lui aussi des complications…

 

La dualité de l’enjeu

Vous l’aurez donc compris, ça n’est pas ici qu’une question de statut mais aussi de reconnaissance plus générale de la profession, et du tatouage par conséquent. Mes premières recherches sur le thème du tatouage ont quasi systématiquement abouti à des études discréditant la pratique, lui attribuant des dangers qu’on sait aujourd’hui infondés (j’ai pu lire par exemple des statistiques aberrantes affirmant que les tatoués étaient surtout des personnes déscolarisées, avec des antécédents psychologiques instables ou ayant une forte probabilité de passer par la case prison…). De plus, si je n’ai pas eu de mal à trouver des informations sur le tatouage en lui-même, j’ai au contraire dû chercher bien plus loin pour en avoir sur le métier de tatoueur. Et pourtant, il paraît logique d’accorder de l’importance à la personne qui nous tatoue, non ?

Cette marginalisation de la profession a deux conséquences. D’une part, et c’est ce que défend le SNAT, la démocratisation du métier reste limitée et permet donc d’éviter une « légitimation du tatouage en série » et par conséquent la « sclérose définitive de l’art du tatouage ».

« Un CAP tatouage tenterait encore plus de nouveaux tatoueurs en puissance, et ne ferait que légitimer le tatouage en série, pour voir fleurir à terme des chaînes de magasins certifiés comme il en existe chez les coiffeurs et les esthéticiennes : Chacun pourra y choisir son petit tattoo copié-collé mille fois et se le faire tatouer sans rendez-vous… » (Site du SNAT)

Mais d’autre part (ce que défend l’association Tatouage et Partage), cela rend très difficile l’accès au métier de tatoueur et entraîne par la même occasion une augmentation des personnes qui se forment en autodidacte, représentant un risque hygiénique conséquent (à cause du prix de la formation d’hygiène ou du matériel nécessaire que peu peuvent s’offrir par exemple)³. Là est toute la difficulté de la question : obtenir un statut spécifique pour les tatoueurs, qu’il soit d’artiste ou d’artisan, aurait des conséquences dont on ne peut affirmer qu’elles soient entièrement bénéfiques (ou l’inverse).

C’est donc là une affaire intéressante et donc, à suivre.

 

Notes 

1 : Office National d’Information sur les Enseignements et les Professions (référence dans les questions d’orientations post-brevet, post-bac, etc.)

2 : Il est pourtant avéré que le métier de tatoueur peut entraîner des problèmes de dos et d’articulations (au niveau des mains particulièrement) (Source : La santé dans l’industrie du tatouage : Une étude observationnelle de 448 tatoueurs français, N. Kluger, Service de dermatologie, CHU de Helsinki, Helsinki, Finlande)

3 : Le tatouage (avec le perçage) est considéré comme une pratique à risque par sa nature (effraction de la barrière cutanée et insertion dans le corps d’un élément étranger). Il doit donc être pratiqué dans des conditions d’hygiène très strictes. (source : Sécurité sanitaire, tatouage et piercing, des pratiques professionnelles à risques, B. Luminet, J-P. Guyonnet, 2002)

 

Remerciements

Je remercie Biri Biri Kun Tattoo, apprentie tatoueuse, pour ses réponses à mes questions, sa patience et son envie de partager sa passion : le tatouage. (Vous pouvez retrouver son Instagram ici.)

 

Pour aller plus loin

Site du Snat

Page Wikipédia du SNAT

Site de l’association Tatouage et Partage

Interview de Stéphane Chaudesaigues (Tatouage et Partage) à propos de la formation et de la transmission du savoir

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