La Parole est à la Défense – Deuxième Partie

Pam est une spécialiste de la réduction de peine de mort. Son métier consiste à enquêter sur les plus grands criminels qui sévissent aux États-Unis, afin de leur éviter la peine capitale. Pédophiles, serial killers, terroristes, elle se penche sur leur histoire et essaie de comprendre ce qui les a menés au passage à l’acte. Une démarche souvent incomprise et à contre-courant de l’opinion publique qui la voit vêtue de la robe de l’avocat du diable. Pourtant, dans le système judiciaire américain, qui aujourd’hui encore exécute et prononce des condamnations à mort, elle assure un procès juste et porte la voix nécessaire de l’empathie.
Deuxième partie du portrait d’une femme qui sauvait (l’humanité) des criminels
. Pour avoir accès à la première partie de l’article cliquez ici.

 

Les circonstances atténuantes qui pourraient expliquer la vocation de Pam de défendre les indéfendables ne manquent pas. Car le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’a pas eu une vie facile. C’est avec un détachement certain, quelque chose relevant de la sérénité qu’elle dépeint son passé. Elle l’évoque avec des teintes d’humour et de tendresse et quant aux moments les plus obscures de son existence, elle parvient à les nuancer avec clarté.

« Ça avait pourtant bien commencé. » raconte-t-elle. « Mes premières années étaient formidables, je vivais alors avec ma mère et mes grands-parents. Mes parents se sont séparés lorsque j’étais encore bébé et je n’ai pas revu mon père avant l’âge de 42 ans. »

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La jeune Pamela portant son sweat-shirt rouge fétiche

Le tableau s’assombrit lorsque sa mère se remarie et quitte le Colorado. Au sujet d’Al le nouveau conjoint de sa mère, Pam ne rentre pas dans les détails, le décrivant tout au plus comme un être sombre.

« Il nous a fait déménager, dans l’État de Washington, loin de mes grands-parents. Et puis, ma mère et lui on a eu trois autres enfants et contrairement à eux, il ne m’aimait pas. Il m’a physiquement, moralement et sexuellement abusée. A l’age de 13 ans, j’ai commencé à fuguer et je passais mes nuits devant le centre de rétention pour mineurs en espérant que quelqu’un me laisse entrer. On finit par me placer dans une famille d’accueil où j’ai pu m’épanouir. Je garde de cette période un très bon souvenir. »

Après le lycée, Pam est allée à l’université qu’elle a finalement rapidement laissée tomber pour « devenir une hippie ». Elle rencontre puis épouse Tommy, « un mignon petit hippie qui s’avérera être atteint de bipolarité». Ensemble, ils auront deux filles, Jacy et Carin et tous les quatre vivront dans l’extrême pauvreté pendant 14 ans, Tommy ne travaillant pas et ses soucis d’addictions n’aidant pas. « Puis un jour, je me suis enfin réveillée et je suis partie avec mes filles. »

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Pam et Tomy

En rétrospective, Pam parle de ces 14 années-là tantôt comme d’un sommeil profond, tantôt comme d’une longue période d’apprentissage nécessaire. « Au lieu de me flageller pour avoir été aussi stupide, je me dis que j’ai pu voir par moi-même ce que c’était de vivre sans espoir et dans la précarité. J’ai appris ce que c’est que de vivre avec quelqu’un atteint de troubles mentaux, ce que c’est de vivre isolée, manipulée, abusée et exploitée. J’ai vu ce que c’est que de survivre grâce aux aides sociales et avec les coupons alimentaires. Et finalement, j’ai appris à redevenir maître de ce qui m’arrivait, à faire confiance à mon jugement. »

Mais qu’est-ce qui a fait que Pam se soit sortie d’un vécu aussi lourd, d’un contexte aussi déterminant ?

 

L’apprentissage, la sortie de secours
« Ensuite, j’ai bossé comme serveuse, je suis retournée à l’université tout en élevant mes deux filles. J’ai trouvé un stage en défense publique que j’ai vraiment adoré. J’ai appris à enquêter en travaillant gratuitement au début, puis des cabinets d’avocats privés m’ont employée pour trois fois rien vu que je démarrai. »

Un jour à la fac, un intervenant vient leur expliquer le métier de mitigator specialist, spécialiste de la réduction de peine de mort et sa nécessité dans le système juridique fédéral. C’est la révélation : « A ce moment-là, j’ai su que j’étais faite pour ça. »

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« Pour mon premier dossier, je suis allée voir des avocats que je connaissais et qui avaient une affaire de peine de mort. Je leur ai expliqué que je souhaitais apprendre le métier de mitigator et j’ai proposé de les aider gratuitement. Ils m’ont alors employée, et je touchais 25$ par heure, ce qui me semblait à l’époque être une somme énorme. C’était une affaire de « sacrifice humain satanique ». Ce procès, on l’a perdu. Mon client de 18 ans se retrouvait dans le couloir de la mort. J’étais dévastée. »*

Toujours est-il que dès lors, à près de 35 ans, Pam débute sa carrière de spécialiste de réduction de la peine de mort. Elle a depuis travaillé sur plus de 130 dossiers et ne peut s’empêcher de faire part de ses observations pour les moins gênantes : « J’ai appris qu’il y avait aucun moyen de garantir que ce soit uniquement les coupables qui écopent de la peine de mort. C’est généralement davantage les personnes atteintes de troubles mentaux, les pauvres, les noirs et les hispaniques. »


Une justice avec des œillères ?

La justice ne semble que mettre en lumière l’ampleur de l’injustice sociale. 70 % des condamnés à mort ont un niveau d’étude inférieur au baccalauréat. A côté de ça, ils ne sont que 12 % lorsque l’on prend l’ensemble des américains.

A cela s’ajoute une forme plus persistante de discrimination : la ségrégation raciale inconsciente et systématique. Alors que les afro-américains représentent 13 % de la population des États-Unis, ils constituent 41 % des personnes qui sont aujourd’hui dans les couloirs de la mort. Comme en témoigne les trop nombreux dossiers auquel Pam a été confrontée. « [Encore aujourd’hui] les privilèges de blancs me dérangent profondément.»

Et les choses en la matière ne vont pas en s’améliorant. Depuis quelques années, pour faire face au racisme des juges et tenter de rendre la justice plus objective, le système carcéral américain utilise un algorithme appelé « COMPAS » (pour « Correctional Offender Management Profiling Alternative Sanctions) afin de déterminer la peine des criminels et délinquants. Le score obtenu par le détenu allant de 1 à 10 (avec 1 exprimant un risque de récidive faible et 10 élevé) est censé aiguiller le juge dans sa prise de décision. Seulement voilà, le site internet ProPublica a démontré que derrière l’image et l’intention d’un algorithme rassurant et scientifique, les inégalités sociales déjà présentes non seulement persistaient mais étaient accentuées. Les journalistes d’investigation sont arrivés à la conclusion suivante : les personnes noires ont deux fois plus de chance d’être considérées, à tort, comme potentielles récidivistes violentes par le modèle COMPAS. Je vous invite à regarder cette vidéo qui explique comment les algorithmes peuvent être des outils biaisés (à partir de 3 min05 pour le cas du modèle de prédiction récidiviste).

On voit ici comment, par ses condamnations, la justice américaine devient à son tour un acteur préjudiciable du déterminisme social.

Notre humanité comme circonstance atténuante
Si l’on part du principe que «  Tout Homme est un criminel qui s’ignore » comme l’écrivait Camus, ce qui nous distinguerait d’eux serait donc les circonstances qui, jusqu’ici, ne nous ont pas amenés à devenir coupables du passage à l’acte. Je me suis souvent demandée, si j’avais eu exactement la même vie, la même histoire (la même couleur de peau) que l’un de ces criminels condamnés à mort, est-ce que j’aurais agis différemment et évité le crime ? Et bien souvent, je n’en suis pas si sûre. Après tout ne faisons-nous pas que réagir aux situations à la lumière, ou à l’ombre de notre vécu ?


* L’histoire voudra que trois ans plus tard, avec les avocats d’appel, ils réussissent néanmoins à l’en faire sortir et il et aujourd’hui encore en vie, en prison à perpétuité sans libération conditionnelle.

Sources :

https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-etats-unis/20160524.RUE2964/etats-unis-un-algorithme-qui-predit-les-recidives-lese-les-noirs.html

https://www.prisonpolicy.org/prisonindex/deathpenalty.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Peine_de_mort_aux_%C3%89tats-Unis

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