La smart-food, le repas qui questionne le repas

Un repas équilibré, préparé en peu de temps, et à moindre coût, c’est le repas dont beaucoup rêvent. C’est également ce que proposent des entreprises de « smart-food » comme Feed ou Huel, de plus en plus présentes sur internet et parfois en grande surface. Cette smart-food (sur laquelle est consacré depuis peu un article Wikipédia à part entière1) a un objectif : nourrir correctement une personne pressée et limitée en termes de budget. Des contraintes qui sont imposées par l’évolution des modes de vie des français, notamment le raccourcissement des temps de repas (au travail par exemple) et la baisse de leur pouvoir d’achat.

6f0315d50081941323f27deeeb763a23

On nous vend donc une barre ultra complète, ou bien un savant mélange en poudre dans une bouteille auquel il faut ajouter de l’eau puis secouer une petite minute : un repas prêt en un rien de temps et aux alentours de 3 euros l’unité. Ces repas instantanés ont un air d’invention futuriste d’un film des années 80 et pourtant, ils existent aujourd’hui dans nos placards et leur succès2 en disent long sur l’avenir de nos repas (ou peut-être pas).

Mais où va-t-on ? C’est la question qu’on peut (légitimement) se poser en voyant ça. Alors que le problème du temps de sommeil, réduit par la place des écrans dans nos vies, est en train de prendre de l’ampleur, le repas risque lui aussi de se voir écrasé par nos rythmes de vies actuels et l’éternelle recherche de gain de temps.

Seulement, on semble oublier que prendre un repas, ça n’est pas juste se nourrir. On ne mange pas comme on se brosse les dents. C’est pour de nombreuses personnes un véritable rituel, et de nombreuses études y sont consacrées, notamment en sociologie et anthropologie. Inutile de lister ici les différentes pratiques alimentaires dans le temps et autour du globe, car elles sont nombreuses et variées. Un point commun cependant les réunit : leur utilité sociale. En effet, le repas est un moyen de tisser et d’entretenir des liens sociaux3. Qu’il soit partagé avec la famille, les amis ou les collègues, il est la plupart du temps synonyme de sociabilisation : on sait ainsi que la présence de cantines dans les écoles par exemple a une dimension sociale importante pour les élèves, celles-ci étant souvent un des premiers lieux où l’enfant est confronté à vie en communauté. De même pour les entreprises dotées de cantines, on peut lire par exemple dans une étude sur la restauration collective au travail : « La fréquentation de la cantine favorise […] le partage de repas avec des gens que l’on n’a pas l’habitude de fréquenter, ou que l’on n’a pas choisi. Il favorise le lien social plutôt que l’entre soi4 ».

2_cself_service_b
L’enfant-loup | Benjamin Rondeau, Self-service, Éditions du Motel

Or, cet aspect social est l’un des premiers points où pêche le concept de smart-food. En effet, si on prend notre repas en cinq minutes, avec qui le partage-t-on ? La convivialité n’est pas vraiment le maître-mot ici, ce qui est cohérent avec l’objectif du gain de temps, mais déplorable, une fois qu’on prend conscience de la nécessité d’établir un contact social dans notre journée, et de l’importance du repas pour cela.

Un autre aspect important du repas auquel on peut penser est sa durée. En 2014 en Belgique, les durées du petit-déjeuner, du déjeuner et du souper sont respectivement de 14, 21 et 26 minutes5. La durée moyenne (et conseillée) d’un repas se situant entre 20 et 30 minutes, à part le petit déjeuner, souvent soumis à des conditions particulières (beaucoup connaissent la course du matin pour amener les enfants à l’école, etc.), ces chiffres sont globalement corrects. Mais pour ces repas à boire, ça n’est pas vraiment la même limonade. Leur démarche « pratique » comprend notamment l’aspect rapide de la prise de repas. Si en termes de gain de temps, le fait qu’il n’y ait pas de préparation nécessaire joue beaucoup, attention au temps de prise réelle du repas. Il est conseillé de ne pas manger trop vite, car la sensation de satiété met une vingtaine de minutes à arriver. Or, le consommateur de smart-food (qui peut ne pas avoir les mêmes besoins nutritionnels que le consommateur type) absorbe le repas dans un laps de temps très réduit, ce qui ne lui laisse pas le temps de goûter à la sensation du « tout juste repus ».

Toujours dans la question du gain de temps, la smart-food permet de manger tout en continuant son activité principale (le travail par exemple) : là aussi, il est conseillé de ne rien faire lors du temps de repas, car toute activité parallèle peut également affecter la satiété6.

En soi, l’objectif de ces entreprises est louable : elles cherchent juste à répondre aux besoins d’une personne pressée et soucieuse de son alimentation. On peut aussi relever qu’un des avantages de ces repas est leur très rapide préparation, chose qui pourrait être vue comme un soulagement chez les personnes chargées du repas (qui sont aujourd’hui encore majoritairement les femmes), si tant est que la consommation de ces produits rentre dans le cadre familial (et on en est encore loin)*. Seulement, si ces repas peuvent dépanner de temps en temps, leur consommation régulière est à proscrire : comme dit précédemment, ils sont souvent pris seuls et trop rapidement, ce qui enlève au moment du repas son caractère social indispensable et qui ne donne pas à l’estomac le temps d’apprécier la sensation de satiété.

Enfin, après visionnage de beaucoup de vidéos « test » de la marque Feed notamment, il apparaît que le goût des produits ne fait vraiment pas l’unanimité chez les testeurs. Bien qu’il soit subjectif, on peut tout de même affirmer que certains aliments plaisent plus que d’autres. Ici, on voit du « mangeable », « sans plus » voire « vraiment mauvais » … mais qu’en est-il alors du plaisir de manger ? 

d285d137da2d524f4d1fb70a68ecd471
Lilie Bakery

 

* : Je ne dis surtout pas ici que la solution à l’inégalité dans la répartition des tâches liées à la vie d’un foyer est de faciliter le travail aux femmes. C’est beaucoup plus complexe que cela et j’en parlerai sans doute un jour dans un prochain article. D’ailleurs, si vous n’êtes pas familiers avec le concept de charge mentale, je vous invite à vous renseigner. Le meilleur point de départ est sans doute la BD d’Emma, disponible ici : https://emmaclit.com/2017/05/09/repartition-des-taches-hommes-femmes/

 

Pour aller plus loin :

Des petits déjeuners dans les écoles prioritaires : https://www.bondyblog.fr/reportages/au-tableau/les-petits-dejeuner-dans-les-ecoles-prioritaires-une-mesure-dutilite-publique/

 

Sources :

Site Feed : https://www.feed.co/fr/

Site Huel : https://eu.huel.com/

1: https://fr.wikipedia.org/wiki/Smart_food

2 : https://www.numerama.com/business/387603-les-gens-veulent-vraiment-manger-de-la-nourriture-en-poudre-le-francais-feed-leve-15-millions.html

3 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Alimentation_humaine#cite_ref-34

4 :  La restauration collective au travail conforte le modèle alimentaire français, cahier de recherche n°317, Thierry MATHÉ et Aurée FRANCOU (2014)

5 : Bel S. Temps de préparation et durée des repas. Dans : Lebacq T, Teppers E (éd.). Enquête de consommation alimentaire 2014-2015. Rapport 1. WIV-ISP, Bruxelles, 2015. (https://fcs.wiv-isp.be/nl/Gedeelde%20%20documenten/FRANS/MD_FR.pdf)

6 : https://www.produits-laitiers.com/article/preservez-le-temps-du-repas

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s