La Parole est à la Défense – Première Partie

Pam est une spécialiste de la réduction de peine de mort. Son métier consiste à enquêter sur les plus grands criminels qui sévissent aux Etats-Uni, afin de leur éviter la peine capitale. Pédophiles, serial killers, terroristes, elle se penche sur leur histoire et essaie de comprendre ce qui les a menés au passage à l’acte. Une démarche souvent incomprise et à contrecourant de l’opinion publique qui la voit vêtue de la robe de l’avocat du diable. Pourtant, dans le système judiciaire américain, qui aujourd’hui encore exécute et prononce des condamnations à mort, elle assure un procès juste et porte la voix nécessaire de l’empathie.
Portrait en trois temps d’une femme qui sauvait (l’humanité) des criminels.

Il me semble, qu’à ce jour Pam est la personne la plus aimante et empathique que j’ai rencontrée. Et de l’empathie il en a certes fallu pour pouvoir exercer son métier. Ou peut-être est-ce le fait d’exercer ce métier, en cherchant la part d’humanité de ces monstres médiatiques qui a développé sa capacité à comprendre et accepter l’autre jusqu’à sa part la plus sombre.

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Pamela Rogers, Spécialiste de la réduction de Peine de mort depuis 30 ans

Toujours est-il que Pamela Rogers est depuis 30 ans une experte dans la réduction de peine de mort, une « Mitigator Specialist » en anglais. Elle passe au crible le passé des criminels à la recherche de circonstances atténuantes, tels  que des éléments traumatiques et pathologiques qui pourraient expliquer leurs agissements et ainsi leur éviter d’être condamné à la peine capitale.
Dans ces procès où l’issue est une question de vie ou de mort, elle joue un rôle obligatoire et central pour la défense.
Il faut savoir qu’aux USA, la peine de mort a d’abord été abolie par la Cours Suprême en 1972 avant d’être rétablie quatre ans après. Elle est dès lors classée comme affaire fédérale et aujourd’hui seulement 18 Etats sont abolitionnistes contre 32 où la peine de mort est encore légale.

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Pam habite à Portland dans l’Orégon, un Etat à l’ouest des Etats-Unis, où la peine de mort est toujours légale mais qui depuis 2011 a instauré un moratoire, qui est la suspension provisoire dans ce cas des exécutions. L’Orégon n’est donc pas l’Etat le plus attaché à la peine capitale, la dernière exécution remonte à 1997. Mais il arrive encore que les jurés rallongent la liste déjà longue des 32 détenus du couloir de la mort en décidant de condamner la défense à la peine capitale.  Pour Pam, c’est la partie la plus dure du métier :
«  J’ai beaucoup de chance, aucun de mes clients n’a été exécuté. Mais j’ai eu quelques condamnations à mort qui font très mal. Lorsque 12 personnes décident que l’individu qu’on connaît si bien à ce stade, est tellement mauvais et sans humanité qu’il ne mérite pas de continuer de vivre, c’est véritablement dévastateur. »

Mais pour autant, elle comprend et n’oublie pas la douleur de l’autre côté de la barre. « Rencontrer et parler à la famille de la victime est aussi quelque chose de très, très, difficile. Ils ont souffert de la plus cruelle et horrible des pertes et leurs émotions vont de la douleur à la rage, ce qui est compréhensible. C’est une expérience déchirante et poignante. »

Tout n’est pas blanc ou noir
Elle est là, la difficulté du métier, dans sa nécessité d’empathie quasi schizophrénique. Il est naturel d’être du côté de la victime, de s’identifier à la souffrance face à l’horreur vécue. Ça l’est bien moins lorsqu’on se tourne vers l’accusé. Au regard des actes ignobles commis, la haine est une réaction normale. Or pour défendre il faut d’abord comprendre, et donc dépasser cette pulsion humaine.

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Le Défenseur – Honoré Daumier © Photo RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Michèle Bellot

« Pour faire ce métier, il faut un cœur et un esprit ouvert et une grande capacité d’écoute et d’empathie. Il faut sincèrement s’intéresser non seulement au client et à sa famille qui vivent un véritable enfer mais également à la famille de la victime. Il faut toujours garder à l’esprit les choses horribles que le client a commises, ce qui l’a amené à être un client aujourd’hui. C’est essentiel. »

Elle insiste sur le fait qu’avoir de l’empathie pour des criminels ne veut pas dire oublier que la majorité d’entre eux sont dangereux. Elle a très rarement plaidé pour leur libération et croit en la nécessité des prisons.

« Je ne défends jamais leurs actions. Mais c’est la vie en eux que je défends. »
C’est d’ailleurs une idée qui fait écho à la pensée de bon nombre de pénalistes. Parmi eux, l’un des plus grands avocats du diable, Jacques Vergès. Dans la liste de ses clients on retrouve les grands méchants tels que l’officier SS Klaus Barbie, Pol Pot le Khmer Rouge derrière le génocide Cambodgien ou encore le dictateur serbe Slobodan Milosevic.
« Défendre n’est pas excuser ; défendre, fondamentalement, c’est comprendre ; remonter la chaîne des causes et des effets qui a conduit un homme, en tous points semblable à nous, à perpétrer un acte que nous, avocats sommes (dans la plupart des cas) les premiers à réprouver. »

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Jacques Vergès en 1986 lors du procès d’Ibrahim Abdallah. AFP/STAFF

Et lorsqu’on lui reprochait d’être l’avocat de la terreur il répondait ceci :
« Je ne suis pas l’avocat de la terreur, mais l’avocat des terroristes. Hippocrate disait : « Je ne soigne pas la maladie, je soigne le malade ». C’est pour vous dire que je ne défends pas le crime mais la personne qui l’a commis »

Un cœur bien musclé
Faire abstraction d’une morale, d’une cause et se dévouer à la personne que l’on défend, l’être humain misérable qui n’est pas à la hauteur de l’horreur de son crime : voilà la subtilité qui fait la beauté et la noblesse du métier et fait défaut à l’esprit simpliste et au cœur faible. Parce que c’est bien de courage dont il faut s’armer pour se confronter et accepter les tréfonds de l’âme humaine, lorsque tomber dans l’amalgame et si facile et confortable.

Si vous souhaitez à votre tour, vous muscler l’empathie et assouplir vos jugements, vous pouvez vous exercer à la lecture régulière des chroniques d’Epris de Justice. Ces textes relatent des moments forts, parfois drôles, de procès, et parviennent à redonner aux accusés ou prévenus comme aux juges, et donc à la justice ; un visage humain. Vous pourrez dans le même temps assouvir votre curiosité des faits divers que vous gardez secrète. Mais au lieu de rester à la surface des tabloïdes vous pourrez aller plus en profondeur, pour vous rendre compte qu’au fond, tout n’est pas si simple. Je vous recommande fortement celui-ci, qui est toutefois de niveau deux.

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Aussi horribles les actes commis sont-ils, les criminels restent humains. Et c’est aussi parce qu’ils sont humains qu’ils ont sont arrivés là où ils en sont. « Je suis persuadée que chaque personne est bien davantage que la chose la plus horrible qu’elle ait faite. J’ai travaillé sur près de 130 dossiers de peine de mort, et je peux dire que ce ne sont après tout, que des humains. Ils ont tous des histoires, qui pour beaucoup sont horribles. Et au bout du compte, ils ne sont pas le diable incarné, ils sont juste abîmés. »

Alors que Pam devrait être aujourd’hui à la retraite, elle continue encore à sauver la vies des personnes qui sont les plus difficiles à aimer et qui se trouvent bien souvent, être ceux qui ont en le plus manqué. Et si aujourd’hui elle parvient à ressentir de la compassion pour ses clients, c’est peut être aussi parce que sa vie à elle n’a pas non plus été toute rose.

Affaire à Suivre…

Lire La parole est à la défense – Partie 2

 

Sources :
https://www.jdsupra.com/legalnews/what-is-a-mitigation-specialist-in-a-dea-66616/
https://capitalpunishmentincontext.org/issues/mitigation
https://www.peinedemort.org/usa/
https://www.amnesty.fr/peine-de-m

 

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