Réforme de l’ISF, philanthropie : questions de riches ou d’intérêt général ?

Le domaine de la philanthropie est un domaine peu connu du grand public. Certains y voient une forme de charité condescendante de la part du riche qui joue au « grand seigneur ». Chateaubriand utilise le terme à propos des Conventionnels qui amènent leurs enfants aux exécutions du régime de la Terreur comme à un spectacle de majorette : « Ils chantaient la nature, la paix, la pitié, la bienfaisance, la candeur, les vertus domestiques; ces béats de philanthropie faisaient couper le cou à leurs voisins avec une extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur de l’espèce humaine. » Quand on connaît la haine de Chateaubriand pour nos chers amis révolutionnaires, dire que le mot philanthrope est ici péjoratif serait un euphémisme. Dans un tel contexte, comment entendre l’alerte des organismes philanthropiques qui subissent les conséquences d’une réforme de l’ISF, une réforme qui scandalise d’abord par son inégalité ?

“La charité est une vertu agissante. La philanthropie n’est souvent qu’une attitude électorale. ” Firmin Van den Bosch

Taxée d’action politique, action de communication ou de green-washing dans le cas des actions de développement durable soutenues par des fondations d’entreprises, la philanthropie a donc parfois mauvaise image. Deux choses peuvent expliquer cela. Il y a d’abord l’habitude française de rendre toute affaire d’argent taboue, voire sale, notamment comparée au rapport américain à la richesse personnelle. Rien d’étonnant à ce que les « charities », les fondations privées en anglais, soient plus développées chez les Américains, issus d’une tradition protestante encore fraîche et d’une culture du self-made-man. Le second élément, comme on le rappelait plus haut, c’est le caractère discret inhérent à l’action philanthropique. Clamer haut et fort que l’on est philanthrope en gros, c’est vulgaire, et surtout mal perçu.

Abbaye De Lerins A Cannes

Un exemple de green-washing : l’engagement de la fondation Total pour les forêts et le climat

Autre argument parmi les détracteurs de la philanthropie, la question de la liberté du porteur de projet est souvent amenée dans le débat, et notamment pour les champs artistiques. On voit se dessiner la peur de l’asservissement de l’artiste à l’argent, à un système libéral dont il doit pourtant être le contrepoint. Il faudrait pourtant se souvenir que Mécène est avant tout un homme politique romain, de l’époque d’Auguste, célèbre pour avoir consacré une grande partie de sa richesse personnelle au développement des arts. Que la Renaissance italienne a été financée par des familles de marchands. Que finalement, le mécénat artistique n’est pas une invention du capitalisme pour prendre le pouvoir sur la culture. Par ailleurs, à l’heure où les subventions publiques baissent (sans remonter) dans les différents champs de la culture, les associations commencent à questionner de nouveaux modèles de financement, plus stables que les promesses électorales et les fluctuations gouvernementales, et la philanthropie portée par l’exemple américain revient au goût du jour.

Comprendre la philanthropie française

Dans un ouvrage très complet sur la philanthropie actuelle, Francis Charhon qui fut anesthésiste et membre fondateur de Médecin Sans Frontières, puis Directeur général de la Fondation de France, défend la pluralité de la philanthropie et surtout son importance pour la société ; il existe autant de formes de philanthropie qu’il existe de philanthropes. On trouvera pêle-mêle des héritiers, des entrepreneurs solidaires tel que Louis Pasteur, des militants de terrains comme Pierre Rabhi ou ceux qu’on appelle les enfants de la république comme Pierre Mendès-France. Cette dernière catégorie mérite quelques éclairages. Francis Charhon y range les gens marqués par l’esprit de solidarité républicaine et ayant à cœur le collectif et la répartition des richesses, qui souhaitent « rendre ce qu’ils ont reçu » ; mais surtout, ils sont terriblement déçus par l’efficacité de l’action publique, d’où leur investissement personnel.

Rappelons aussi ici que la Fondation de France, premier réseau philanthropique français, a été créée à l’initiative d’André Malraux en 1969. Les donateurs bénéficient certes d’avantages fiscaux, mais parce qu’ils participent à financer et à agir là où la lourde machine étatique ne peut pas être, par manque de temps, de facilité d’action ou de ressources. L’Etat donc, encourage la philanthropie, non pas par libéralisme mais pour pourvoir à l’intérêt général. Coupons la tête à un dernier cliché : ces donateurs ne sont pas seulement de « grands » donateurs, mais tout type de citoyen qui donne à une fondation ou une association, par définition privée.

isf

Réforme fiscale, pas sociale

Venons-en à l’ISF (Impôt de Solidarité sur la Fortune) transformé en IFI (Impôt sur la Fortune Immobilière). Les critiques ont porté sur l’inégalité de l’impôt, qui favorise les classes les plus aisées : le nombre de personnes assujetties à l’IFI est de l’ordre de 150 à 180 000 personnes alors que l’ISF touchait 350 000 contribuables. C’est donc presque la moitié des redevables de l’ISF qui ne paient plus l’IFI, sans aucun impôt en compensation. Pour la philanthropie, les chiffres de collecte du premier semestre sont affolants : ils affichent une perte de 50% du nombre de dons par rapport au premier semestre 2017, et 52% de leur montant. Pour le secteur, c’est 150 millions de pertes estimées, soit 150 millions d’euros en moins pour les actions d’intérêt général.

Pour Pierre Siquier, président de France Générosité, il y a également un mécanisme psychologique qui entre en compte dans cette baisse lié au nouveau mode de déclaration fiscale. L’ISF faisait l’objet d’une déclaration spéciale, mentionnant la valeur nette et la valeur taxable d’où était déduit le don. Avec l’IFI tout est regroupé, ce qui change le montant psychologique à payer. Bien sûr le passage à l’IFI ne concerne que les riches ; mais le mécanisme est le même pour le prélèvement des impôts à la source, faisant craindre une baisse drastique des dons aux petits montants adressés par les classes moins aisées.

Baisse des financements publics, baisse des financements privés : de quelle partie faut-il s’inquiéter le plus ? Pour Martin Luther King, « la philanthropie est louable, mais elle ne doit pas faire oublier au philanthrope les circonstances économiques injustes qui la rende nécessaire. » L’équilibre entre le public et le privé serait donc peut-être une question de temporalité : le privé pour parer au plus urgent, le public pour le long terme. Dans tous les cas, il semble que l’intérêt général ne soit pas à l’ordre du jour du gouvernement, ni maintenant, ni sur le long terme.
Pour aller plus loin

Francis Charhon, 2016, Vive la Philanthropie ! , le Cherche-Midi Paris

Comprendre la réforme de l’IFI

L’alerte de Pierre Siquier, pour France Générosité

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