La santé mentale des personnes exilées, un enjeu de santé publique

La santé mentale est « le fondement du bien-être d’un individu et du bon fonctionnement d’une communauté » selon l’OMS. Pourtant, dans le cas des personnes exilées, presque tout reste à faire pour leur apporter une aide psychologique efficace.

Les premiers secours psychologiques : l’engagement d’Essam Daod

Essam Daod, psychiatre pour enfants, apporte depuis plusieurs années des premiers secours d’un autre type aux migrants : les premiers secours psychologiques. Intervenu récemment dans un ted talk, il nous explique comment cela peut changer la vie des personnes arrivantes.

Pour illustrer son propos, Essam Daod raconte sa rencontre avec Omar, 5 ans, syrien, à son arrivée sur le sol grec. Je te relate ses propos (non-traduits en français pour l’instant) :

« J’ai tout de suite su que c’était l’« heure d’or » 1, une courte période de temps pendant laquelle je pouvais changer son histoire, changer la manière dont il se remémorera cette histoire par la suite. Je pouvais l’aider à reformer ses souvenirs. […]

Sa mère me l’a confié. Omar m’a regardé avec un regard apeuré et méfiant et […] m’a pointé l’hélicoptère qui volait au-dessus de nous. « C’est un hélicoptère », j’ai dit, « il est là pour te photographier avec de grands appareils photos car seuls les meilleurs et les plus puissants comme toi peuvent traverser la mer ». Omar m’a regardé, a arrêté de pleurer et m’a demandé : « Ana batal ? », c’est-à-dire « Je suis un héros ? ». J’ai ensuite continué à parler à Omar pendant 15 minutes et ai donné quelques conseils à ses parents.

Cette courte intervention décroit la prévalence du syndrome de stress post-traumatique ainsi que celle d’autres soucis relatifs à la santé mentale dans le futur. Cela aidera Omar à recevoir une éducation, trouver un travail, fonder une famille et plus encore. Comment ? En stimulant les bons souvenirs […], qui vont combattre les souvenirs traumatisants, au cas où ils seraient réactivés dans le futur […]. Pour Omar, cette histoire sera maintenant une histoire de courage. Voici le pouvoir de l’« heure d’or », qui peut reformuler le trauma en une nouvelle narration ».

Si ce levier d’action est efficace, il demande néanmoins qu’un nombre conséquent de psychologues et de psychiatres s’engagent auprès des arrivants. Essam Daod a donc créé l’association « Humanity crew » en 2015, qui recrute et forme des volontaires et des professionnels de la santé aux premiers secours psychologiques en direction des personnes exilées.

Ça te parle ? Si c’est le cas, tu peux les aider financièrement via leur site internet (ici) ou même te former et t’engager en Grèce auprès d’eux, entre 2 semaines et quelques mois (ici le formulaire). Je ne connais pas de gens personnellement qui en ont fait l’expérience mais je fais confiance à ted talk quant aux personnes qu’ils invitent et au sérieux de leurs projets.

Qu’en est-il en France ?

La recherche google avec les mots clés « santé mentale réfugiés » est parlante. Les titres des journaux tirent depuis des années le même constat : celle d’une situation alarmante et pourtant peu prise en charge par les pouvoirs publics.

Que les personnes exilées soient particulièrement exposées à des soucis relatifs à leur santé mentale fait consensus. Selon une étude du Comede (le Comité pour la santé des exilés) réalisée entre 2012 et 2016, 62% des personnes accueillies dans leurs locaux pour une visite médicale ont déclaré des antécédents de violence, 14% des antécédents de torture et 13% des violences liées au genre et à l’orientation sexuelle. Ces personnes sont de plus particulièrement touchées par la vulnérabilité sociale une fois arrivées. Les facteurs de vulnérabilité sociale sont par exemple le fait de ne pas avoir d’hébergement (20%), d’être dépourvu de couverture maladie (81%), ou encore de ne pas pouvoir manger à sa faim (23%). Une personne sur 4 a été considérée par le Comede comme étant en situation de détresse sociale (c’est-à-dire cumulant au moins 5 facteurs de vulnérabilité sociale), et 16,6% comme ayant des troubles psychiques graves (les femmes et les jeunes adultes étant les plus touchés).

En juin dernier, le Centre Primo Levi et Médecins du Monde ont à ce titre publié le rapport « La souffrance psychique des exilés – Une urgence de santé publique ». Les deux associations dénoncent une offre de soins en santé mentale inexistante dans certaines régions, et souvent inefficace quand elle existe, à cause des défaillances du système de santé, du manque de coordination des acteurs et du manque d’interprétariat professionnel (sans lequel on ne voit pas très bien comment des soins en santé mentale sont possibles !).

Du côté des pouvoirs publics, à la suite de réunions de travail à ce sujet fin 2017 et début 2018, le Ministère des Solidarités et de la Santé a publié en juillet 2018 une circulaire dont l’objet est d’encourager « la construction de parcours de santé des migrants adaptés aux territoires par une animation de l’offre locale autour de cet objectif ». La circulaire identifie des axes prioritaires d’action qui font écho aux défaillances pointées dans le rapport des deux associations, comme la nécessité de renforcer l’accès à l’interprétariat professionnel ou celle de mieux coordonner les parcours de soins des personnes exilées. Dans le paragraphe sur la santé mentale, une phrase en lien direct avec l’engagement d’Essam Daod a attiré mon attention : «Un travail national est également prévu pour développer une formation de la population générale aux « premiers secours en santé mentale ». Rien de plus n’est dit pour l’instant à ce sujet.

Beaucoup reste donc à faire pour répondre avec cohérence à l’enjeu de santé publique que représente la santé mentale des personnes exilées. Nous verrons dans les mois futurs avec quel succès les directions régionales s’approprient cette circulaire.

Notes :

(1) Le principe de « l’heure d’or » ( « golden hour ») est utilisé en médecine traumatique pour caractériser l’heure qui suit l’accident, une période où les soins apportés au patient sont optimaux.(retour au texte)

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