Ce journalisme qui renaît de ses cendres

Alors qu’il y a quelques jours, le site Vice, avec sa subtilité coutumière, se demandait si les stars pouvaient supplanter les journalistes (conclusion de l’article : non), avait lieu au forum Convergences une soirée sur les nouveaux enjeux du journalisme. Ces deux regards, pourtant on ne peut plus différents dans leur approche, sont au moins révélateurs des inquiétudes quant à la profession de journaliste. Chaque année, le journal La Croix réalise un sondage très attendu sur le rapport des Français aux médias.  En 2014, celui-ci révélait que 61% des Français estimaient que les journalistes laissaient trop de place aux mauvaises nouvelles. Depuis, nous avons eu Trump, les fake news, et une sorte de grande tendance politique démagogique à mettre les journalistes sur le banc des accusés. Les journalistes en 2018 sont perçus comme soumis à la pression du pouvoir (68% des sondés) et de l’argent (62% des sondés).

De nouveaux enjeux pour le journalisme

Dans le même temps, l’intérêt pour l’actualité a atteint son niveau le plus bas depuis 1987 (62% des sondés s’y intéressant). Les explications à cela sont probablement multiples et multifactorielles, et nous serions bien mal avisés d’en déterminer ici une cause ferme. L’actualité, telle que la majorité l’entend, est le lieu où la mauvaise nouvelle prend le plus souvent la place. Néanmoins, en tant que membre de ces jeunes générations qui délaissent l’actualité, j’y vois une autre explication. Fatigués de l’instantanéité superficielle des infos sur les réseaux sociaux, nous attendons des professionnels du journalisme non pas qu’ils transmettent une information dans l’instant (puisque nous savons déjà tout grâce à la magie de Twitter), mais plutôt que, comme les chercheurs d’or, les archéologues (ou toute autre profession incluant des chaussures pleines de boue et des petits trésors), ils mettent les deux pieds dans la fange de l’information et prennent le temps d’en sortir un sujet plus enrichi, une perspective vraiment décalée ; bref qu’ils provoquent une réflexion. C’est ainsi que pourrait s’expliquer l’exigence accrue des Français vis-à-vis de l’information, tant dans sa fiabilité, que dans sa qualité. A une époque où tout le monde peut s’exprimer sur tout et n’importe quoi (mais vraiment n’importe quoi), nous sommes comme des enfants rebelles qui espérons une éducation de meilleure qualité.

C’est ainsi qu’entre en scène, avec un peu plus d’ampleur chaque année, le journalisme de solution. Pour ceux qui découvrent ce terme (comme je l’ai découvert il y a peu), il s’agit de mettre en lumière dans les reportages les solutions qui se déploient tout autour de nous sans que nous ne les connaissions pour que les choses changent. En gros, le monde va mal, mais pas tellement. Attention pourtant, le journalisme de solution n’est pas un journalisme « feel-good » comme le rappelle Alison Gee, productrice à la BBC du programme BBC World Hacks. Il parle d’impact social, mais il ne cherche pas à provoquer un consensus. Il présentera un programme de formation des aveugles au dépistage du cancer du sein (Discovering Hands) de la même façon qu’un réseau de tourisme au sein des bidonvilles de Nairobi. Il présentera le problème, la solution proposée, et ses impacts positifs et négatifs. L’objectif n’est pas de tomber dans la complaisance ou dans la publicité, mais bien de remettre en question, de provoquer la controverse ou la diffusion de ces idées. Face à un public informé, beaucoup plus exigeant, l’approfondissement d’un sujet est essentiel pour conserver sa légitimité et sa crédibilité.

« Pour changer le monde, changeons la façon dont on le raconte » Sparknews

Car le journalisme de solution plaît. D’abord sceptiques face au sérieux de ce nouveau type de journalisme, de plus en plus de rédactions se lancent dans l’aventure : TF1, BBC, Corriere della Sera (premier quotidien italien) : chacun voit son audience conquise par ce journalisme qui parle de solutions, plutôt que de problèmes sans fins. Le supplément Buene notizie (« Bonne nouvelle » nlt.), qui y concentre chaque mardi une trentaine de pages, fait augmenter les ventes de 10 000 exemplaires du Corriere della Sera. Le public de cette nouvelle tendance est précis : en majorité des personnes de 24 à 35 ans, ceux-là même qui ne s’intéressent plus à l’actualité ; et surtout il est engagé. Dans les commentaires des reportages sur les réseaux sociaux, les internautes se répondent et échangent leurs points de vue sur les solutions présentées et les rédactions se réjouissent de cette reprise d’esprit critique et d’engagement. Pour répondre aux attentes de l’audience, les pratiques des journalistes changent. Oublié l’exposé de l’information à sa sortie ; le sujet est traité sur le moyen terme, afin de voir les réels impacts de la solution. La BBC ne traitera le sujet de l’utilisation de voix d’enfants pour la sécurité des gares que six mois après leur mise en place afin de témoigner de l’augmentation de la vigilance des usagers. On mobilise des experts, des comités scientifiques afin de renforcer l’information et de donner enfin de vrais sujets de société.

Les journalistes peuvent-ils changer le monde ? C’est la question posée par l’agence SparkNews qui lance en 2013 l’Impact Journalism Day, consacré à cette spécialité. En permettant le débat, en permettant la diffusion des idées dans un monde toujours plus bouillonnant, le journaliste de solution reprend sa place politique, à son sens le plus ancien de polis, la cité. Il n’est plus seulement un charognard de scandales et d’exclusivités. Il redevient le porte-parole des voix qu’on a besoin d’entendre, et contribue à combattre la crise culturelle, sociétale et environnementale que nous traversons. Et entre nous, il redonne foi en l’humanité.

 

Pour aller plus loin, deux exemples de reportage :

BBC World Hack : l’application pour scanner les sans-abris et leur faire un don

Sparknews : L’homme aux livres

 

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