Mais pourquoi les jeunes travaillent-ils ?

La robotisation avançant à grand pas, dans quelques décennies le travail ne sera peut être que de l’histoire ancienne. Et pourtant, à en croire nombre d’études, nous les jeunes d’aujourd’hui sommes plus que jamais à la recherche du sens dans notre vie et particulièrement à travers le travail. Nous serions apparement beaucoup à vouloir, s’engager, s’orienter ou se réorienter vers des métiers où nous nous sentons utiles quitte à être moins regardant sur le pécule. Mais d’où nous vient ce besoin ? et est-ce vraiment spécifique à la génération Y, comme on peut le lire un peu partout ? Tentative de décryptage de la quête de sens de cette « génération why », pèlerins deuxpointzéro.

 

Gilbert Gacin
Le Moulin de l’oubli, 1999, de Gilbert Garcin. / (Gilbert Garcin, galerie Les Filles du Calvaire, Paris)

           

« Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu’il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir » écrivait Camus, roi de la philosophie de l’absurde. Beaucoup seront sûrement de cet avis. Quoi de plus barbant que de fournir perpétuellement un effort pour quelque chose que l’on sait d’avance inutile ? Pour nous épanouir nous avons donc besoin de sentir que nous contribuons à quelque chose de plus grand auquel on croit, que ce soit la société, des valeurs ou des idéologies. Et c’est cela qui donne le sens à notre action.


Ce même besoin de sens, Viktor Frankl en a fait le point central de sa doctrine, la logothérapie. En France, ce neurologue et psychiatre autrichien du XXème siècle spécialiste de la raison de vivre, n’a pas fait grand bruit, sa théorie ne manquait pourtant pas de bon sens. Cet ancien rescapé des camps de concentration nazis, explique sa survie grâce au sens qu’il a pu tirer de l’amour pour sa femme, lui permettant de survivre ainsi à l’horreur. Alors que pour Freud nos actions sont motivées par le désir et pour Adler par le pouvoir, Frankl lui justifie nos comportements par une volonté de sens qui l’emporte sur nos pulsions. La logothérapie, revient donc à se trouver un raison d’exister personnelle et unique, un peu comme une mission de vie à accomplir. Car sans cela, l’homme privé de sens et face au vide existentiel, se retrouve frustré. Et c’est cette frustration qui amènerait selon Frankl, la recherche de pouvoir ou de désir insatiable et toutes sortes de névroses. Dur dur de garder la pêche quand on passe notre vie à pousser ad vitam un gros caillou en haut d’une montagne.

 

 

 

                                   Petit extrait de la conférence à Toronto en 1972 qui vaut le détour pour les anglophones option accent germanique.

La recherche de sens ne serait donc pas seulement une mode ou un caprice de notre génération. Comment se fait-il alors que la quête de sens des 18-30 ans fasse couler autant d’encre ?

Les jeunes veulent plus que rouler des cailloux

            Si Sisyphe était un millenial, il aurait surement tout plaqué pour se reconvertir ou aller à l’autre bout de la planète afin de se recentrer sur lui et faire le point sur sa vie. Car aujourd’hui, entreprenariat, volontariat, retraite yoga (et toast à l’avocat) sont les remèdes de la jeunesse pour retrouver un sens à la vie.
Face à ces changements de vie de plus en plus courants, les articles essayant de déchiffrer la génération Y et notamment leurs attentes au travail se multiplient et bien souvent parviennent à la même conclusion : l’une des priorités est le sentiment de servir à quelque chose, et ce, devant la rémunération. Les échos par exemple affirment, que pour les jeunes sortant de prépas en 2017 “favoriser le développement durable et social” est devenu aussi important que “gagner sa vie ».

              Socialter s’est également penché sur ce qui nous fait rêver, et ce qui est sûr, c’est que ce n’est plus Wall Street comme il y a vingt ans. Depuis quelques années, c’est la Silicon Valley et ses startups que convoitent les jeunes. Un poste chez Google, Facebook ou Apple en fait encore fantasmer plus d’un. Mais le top du top aujourd’hui, c’est d’être un « Changemaker », œuvrer pour le « Positive Impact », alors ça c’est vraiment cool. Travailler dans le secteur de l’innovation sociale et environnementale, voilà quelque chose qui a du sens, du vrai. Contribuer à l’intégration sociale de minorités ou à la lutte contre le réchauffement climatique sont des belles causes pour lesquelles il est plus facile de se donner de la peine. Car cette raison qui dépasse notre propre intérêt et permet de continuer à travailler pendant les coups durs fait défaut à un nombre considérable d’entreprises.

Le manque de sens, le mal d’un occident à bout de souffle

             En fait, si aujourd’hui nous avons l’impression d’être davantage en recherche de sens, c’est peut-être parce que nous sommes encore plus déboussolés. C’est d’ailleurs ce que nous avait prédit le sociologue Émile Durkheim il y a plus de cent ans. Les repères deviennent flous et ne sont plus aussi solides qu’ils ne l’étaient, laissant les nouveaux venus désorientés. L’idéal projeté par les religions, les systèmes économiques, les partis politiques sont en crises et le futur très incertain permet difficilement d’y voir clair et de l’appréhender. Nous voilà donc entrant dans la vie adulte dans un environnement complexe en perpétuel changement et pas des plus prometteurs qui plus est, du moins pour les pays occidentaux. La vie moderne n’a au final rendu le monde que plus complexe dans son absurdité. En étant toujours plus connectés à la technologie, nous le sommes de moins en moins à la vie réelle et nos besoins primaires.

         Et alors qu’aujourd’hui nous avons plus que jamais besoin de sens, notre société doit faire face à une nouvelle problématique : la robotisation. Pour l’anthropologue américain David Graeber, les progrès technologiques auraient pour conséquence de multiplier les métiers inutiles. En 2013 il dénonçait dans une tribune, le « phénomène des jobs à la con » qui mènerait les salariés à se désintéresser de leur travail jusqu’à attraper une des grandes maladies du XXIème siècle, comme le  burn-out  par exemple. Ce syndrome d’épuisement professionnel qui a déjà de nombreuses victimes à son actif, est l’un des maux de notre société actuelle. Spécialiste de cette nouvelle pathologie, le docteur François Baumann a récemment fait part dans son livre d’une autre forme de souffrance psychologique au travail : le « brown-out », littéralement « baisse de courant ». Il l’a définie comme une chute de motivation qui exprime la douleur et le malaise dû au manque de sens dans l’application des tâches ainsi qu’à l’incompréhension totale du rôle joué dans l’entreprise. Comme pour le burn-out ou la dépression, le problème ne touche pas uniquement les néophytes du marché du travail, aucune génération n’est épargnée.

giphy

         

             Une étude de l’université de Memphis a démontré en effet que pour toutes les générations, un travail ayant à leurs yeux un sens était essentiel pour avoir la motivation de gagner son pain. Ce qui change en revanche, c’est la définition d’un travail qui fait sens. Par exemple, pour les « traditionalistes » nés entre 1922 et 1945 un travail fait sens lorsqu’il nous pousse à développer nos compétences. Le baby-boomers qui se situent entre 1946 et 1964, eux aspireraient d’avantage à atteindre leurs objectifs personnels et aider les autres à atteindre les leurs. La génération X qui regroupe plus ou moins les personnes nées entre 1965 et 1983, chercherai plutôt à atteindre un équilibre entre le travail et la vie perso. Et pour nous les Millenials, ce serait le sentiment de rendre service à la communauté qui nous motiverait. Si l’homme a toujours eu besoin de sens ce n’est que le contexte et la manière de l’exprimer qui changent à travers le temps.

Au final le sens du travail et le travail du sens sont-ils indispensables ?

           Depuis que l’on s’est fait chasser du paradis, le travail est une condition de notre existence. Plus qu’un moyen de subvenir à nos besoins, pour de nombreuses personnes (Confer Karl Marx) c’est même à travers le travail que notre vie prend sens (à condition que celui-ci ne soit pas aliénant bien sûr). Mais à l’heure où l’on commence à parler du revenu universel, il est intéressant de se poser plusieurs questions. Si nous nous n’avons plus besoin de travailler pour gagner notre pain, la vie ne sera-t-elle pas que plus absurde ? Comment Sisyphe s’occuperait-il, s’il n’avait plus besoin de porter son rocher ? N’y aurait-il pas un risque d’augmenter les dépressions ? Ou au contraire, dépourvu de toute nécessité, le travail aurait-il d’avantage de sens ?

         Que ce soit par le travail ou non, donner un sens à notre vie serait donc un moyen de faire face à l’angoisse du vide existentiel et nous aiderait à vivre. Nous nous cacherions donc de l’absurdité de la vie en lui cherchant un sens. Au final, c’est un peu comme si l’on voulait rendre notre existence légitime. Avons-nous vraiment besoin d’une raison de vivre pour pouvoir vivre ? Car pourtant une vie qui n’a pas de sens n’est pas une tragédie, comme nous le disait déjà Camus, “Le sens de la vie supprimé, il reste encore la vie”.

Sources :

http://www.lefigaro.fr/emploi/2016/10/27/09005-20161027ARTFIG00084-brown-out-souffrir-d-un-travail-absurde-qui-n-a-aucun-sens.php

https://hbr.org/2017/07/every-generation-wants-meaningful-work-but-thinks-other-age-groups-are-in-it-for-the-money

https://ireneetlalitterature.wordpress.com/2015/01/02/albert-camus-et-la-philosophie-de-labsurde-le-mythe-de-sisyphe/

 

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