Les Kurdes, résistants ou terroristes ?

Combattante Kurde
© AFP 2018 Delil Souleiman

            Pour commencer, il faut se mettre d’accord sur ce dont nous allons parler car il s’agit d’un sujet complexe et tendu. Les Kurdes sont une ethnie occupant la zone du Kurdistan, et c’est là que commence les problèmes. En effet, tant que l’Empire Ottoman existait il n’y avait pas de problèmes territoriaux puisque le Kurdistan y était inclus dans sa totalité, les Kurdes étaient exemptés d’impôts et leurs forces armées étaient plus ou moins autonomes. Ce n’est qu’après la chute de l’Empire Ottoman que tout commence à se gâter ; le Kurdistan est alors écartelé au sein de quatre Etats distincts : la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran.
Tout l’enjeu de la lutte kurde est donc nationaliste, avoir le droit de disposer de son propre pays, de sa propre indépendance, de sa propre gouvernance. La lutte kurde s’organise donc en se regroupant et en se coordonnant à travers les pays. C’est dans ce cadre qu’est créé à la fin des années 1970 le Parti des Travailleurs Kurdes, le PKK. Comme son nom l’indique il s’agit alors d’un parti marxiste prônant la lutte armée comme moyen d’émancipation du peuple kurde. Il se base principalement en Turquie où il se trouve en conflit ouvert avec le pouvoir turc, mais il a aussi ses branches ou équivalents dans les pays qui fragmentent le Kurdistan.
Il faut aussi rappeler que selon les Etats les problématiques de la lutte kurde ne sont pas les mêmes. Ainsi, en Irak la région autonome kurde (dirigée par le fils d’un de leurs leaders emblématiques Mustafa Barzani) a acté son indépendance dernièrement. En Iran les Kurdes essayent encore de faire valoir leurs revendications au sein de l’Etat. Tandis qu’en Syrie les Kurdes ont profité de la guerre civile et de la lutte contre l’Etat Islamique pour tailler leur territoire et le récupérer (c’est d’ailleurs le PKK et sa branche syrienne qui ont majoritairement mené cette bataille). En Turquie par contre, le nationalisme kurde se heurte depuis toujours au nationalisme turc, ce qui a provoqué un conflit ouvert qui traîne depuis des années et qui réapparaît dernièrement au grand jour.

            Comme vous avez pu le deviner, c’est du PKK et des forces armées kurdes dont nous allons parler ici. Le message du PKK a évolué ces dernières années, il est passé d’un marxisme et d’un nationalisme radical à une position autonomiste et fédéraliste (autour des différentes régions du Kurdistan) basée sur des formes de démocratie directe. Il a suivi en quelque sorte l’évolution qu’a eue le marxisme pour se rajeunir. Le PKK milite également pour la libération de son fondateur (Abdullah Öcalan) ainsi que pour l’amnistie de tous les combattants kurdes afin qu’ils puissent s’investir dans la sphère politique.
La guerre entre la Turquie, qui a toujours niée la composante kurde de son peuple, et le PKK a causé des dizaines de milliers de morts. Les uns utilisaient la guérilla et les attentats tandis que l’autre se reposait sur des déplacements de populations et l’envoi de l’armée. La Turquie a ainsi repris durant les années 1990 le contrôle de la majeure partie du Kurdistan turc suite à quoi le PKK s’est alors replié dans les autres Kurdistan.

C’est avec la guerre civile syrienne et l’émergence de l’Etat Islamique que le PKK remporte de grandes victoires à partir du début des années 2010. En effet, la guerre civile syrienne ayant fragmenté le pays, l’Etat Islamique a profité de cette situation pour s’implanter dans le Kurdistan syrien, s’ouvre alors une guerre idéologique et territoriale terrible entre les deux belligérants.
D’un côté on va donc avoir les combattants kurdes plutôt progressistes, démocrates et assez portés sur les droits de la femme et de l’autre des ultras-religieux obscurantistes. Frôlons la caricature, c’est à la mode. Il va alors y avoir cette guerre idéologique, renforcée par la tentative de mise en place d’un califat salafiste hégémonique par l’Etat Islamique, chose qui va à l’encontre des revendications autonomistes kurdes.
Plus prosaïquement, il va aussi s’engager une guerre territoriale. L’implantation de l’Etat Islamique dans le Nord-Est de la Syrie et le Nord-Ouest de l’Irak est impensable pour les kurdes. Il s’agit pour eux du Kurdistan, leur pays, un territoire qu’il revendique depuis bientôt un siècle. Les combattants et combattantes kurdes du PKK vont donc s’employer à contrer et combattre les forces islamiques sur leur territoire. C’est d’ailleurs tout à leur honneur, et on peut évoquer au contraire le problème autour de l’Azawad en Afrique Saharienne. Dans ce conflit certains Touaregs s’allient avec les terroristes islamistes afin de faire valoir leurs revendications sur cette zone qu’ils considèrent comme étant la leur.
Le PKK et les principaux partis kurdes vont alors affronter l’Etat Islamique. Les peshmergas (les combattants kurdes irakiens), les milices du PKK, les milices de l’YPG (Unités de protection du peuple) vont alors reconquérir les territoires kurdes. Les milices féminines devenant même un symbole de la lutte contre l’Etat islamique. Dans le même temps certains s’étonnent de la position ambigüe de la Turquie qui se refuse notamment à soutenir les kurdes dans leur lutte contre l’Etat Islamique.

            L’opposition entre la Turquie et les kurdes, principalement le PKK, a repris ces derniers jours avec une nouvelle décision de la Turquie. Celle-ci a décidée d’intervenir en Syrie contre les forces kurdes. Cette action militaire forte, car dépassant les frontières de la Turquie pour une lutte interne à son pays, nous fait donc poser cette question : les kurdes sont-ils des résistants ou bien des terroristes ? Car c’est bien là la rhétorique de la Turquie et de ses alliés, le PKK serait une organisation terroriste. Mais qu’en est-il vraiment ?
Et bien comme pour tout, c’est encore une question de point de vue. Pour le PKK et ses partisans il s’agit d’une lutte armée contre un oppresseur qui leur refuse leur liberté. Pour la Turquie il s’agit d’un groupe terroriste menaçant la stabilité et l’unité intérieure du pays au nom d’une région inexistante, inventée et fantasmée. L’Histoire étant écrite par les vainqueurs, ce ne sera qu’avec la résolution de la question kurde que l’on pourra trancher. Les Résistants français était-ils des résistants ou des terroristes ? Le FLN, résistants ou terroristes ? Le Vietminh, résistants ou terroristes ?
Certains des éléments de réponse que l’on pourrait apporter afin que chacun se fasse sa propre idée sont ceux-ci : est-ce qu’un groupe luttant pour sa liberté contre une oppression, s’opposant à toute forme de totalitarisme (l’Etat Islamique), luttant pour l’égalité entre les Hommes et une forme de démocratie directe, etc. Ce groupe peut-il être considéré comme un groupe résistant ? Et peut-on décemment le soutenir lorsque cela nous arrange puis lui tourner le dos ? Mais doit-on oublier que ce peuple a participé activement aux massacres et au génocide des populations arméniennes ? Doit-on considérer le Kurdistan comme inventé ou comme existant ?
Encore une fois, tout dépend de notre place dans le conflit, des idéaux qui nous sont propre et des intérêts que nous défendons.

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