L’Etat, les ZAD et Notre-Dame-des-Landes

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© Sipa Press

            Avec la récente résolution de la question de Notre-Dame-des-Landes il me semble intéressant de revenir sur ce qui est maintenant devenu un emblème des ZAD et d’une opposition frontale, déterminée, sur le long terme, à l’Etat.

            Durant les années 1970 avait émergé l’idée de créer un deuxième aéroport autour de Nantes afin de désengorger le premier. Le choix du terrain s’était arrêté sur Notre-Dame-des-Landes mais, face à une opposition virulente, le projet s’était endormi. Il a été réactivé au début des années 2000 sous le gouvernement Jospin pour la même raison, ainsi que pour créer d’autres points d’entrée que Paris en France. Dès cet instant l’opposition se crée, les revendications écologiques se font entendre et peu à peu une ZAD s’installe.
Pendant la grosse quinzaine d’années qui suivra, le bras de fer entre écologistes et pouvoirs publics continuera, les différents gouvernements qui se succéderont, de droite comme de gauche, réaffirmeront tous leur volonté de régler le problème de la ZAD et de construire l’aéroport. Jusqu’au dénouement du mercredi 17 janvier 2018, l’Etat faisait preuve d’une certaine inflexibilité sur le sujet, au moins dans les mots, et refusait de céder face à l’opposition. Il refusait de céder malgré de nombreuses preuves que le projet était un gouffre écologique et économique pas forcément rentable. Mais alors pourquoi ?

            Et bien c’est principalement en raison de la ZAD elle-même, Zone A Défendre pour ceux qui ne suivent pas. L’Etat et les pouvoirs publics ont une grande difficulté à admettre leur défaite face à une ZAD. On en a eu la preuve à Sivens il y a quelques années et on en aura la preuve d’ici quelques années à Bure. L’Etat tel qu’il existe aujourd’hui ne peut supporter la ZAD, lui qui veut gérer, contrôler, intégrer tous les espaces de la République (ne parle-t-on pas de zones de non-droit ?) se retrouve face un espace qui lui échappe.
C’est un espace qui va lui échapper de deux manières, spatialement mais aussi socialement. En effet, en plus d’investir un espace et d’empêcher les pouvoirs publics d’y accéder, d’empêcher les entreprises de le modifier, la ZAD va chercher à développer de nouveaux codes sociaux, de nouvelles relations, un autre type de société. Certes une société souvent sans eau, mais une société alternative.
Or l’Etat reflète la société, à moins que ce ne soit l’inverse, et celle-ci supporte assez mal ce qu’elle ne peut intégrer. Les marges, qu’elles soient spatiales ou sociales, sont plutôt mal vécues ; il n’y a qu’à voir le mépris et le dégoût qu’il y a quand on parle de « marginaux » ou la joie quand on réinvestit un bâtiment abandonné. Les ZAD s’opposent donc à l’Etat, à ses décisions, à son autorité sur un territoire, mais aussi à la société en général à ses us et ses coutumes, ce qui explique pourquoi les ZAD sont autant détestées.
La société, du fait qu’elle se considère globale et universelle ne peut accepter un autre mode de fonctionnement, une autre société. Ou alors elle la dénigre, la ridiculise, la décrédibilise puis la combat. C’est le cas avec le marxisme, le socialisme ou tout autre mouvement alternatif de société. Ceux qui veulent changer la société sont des « utopistes » qui sont totalement « déconnectés des préoccupations des français, » ce sont des « bobos » même si ce sont des prolos, etc. On voit bien qu’il y a un rejet profond, épidermique de tout ce qui déroge à la norme, de ce qui est à la marge.
Voilà encore une autre chose qui rend la ZAD encore plus déstabilisante et qui renforce le rejet qu’il y a d’elle. C’est qu’en plus d’être une marge, la ZAD et les zadistes en sont fiers. Ils se revendiquent comme une marge, ils en vantent les bienfaits. C’est intolérable pour la société, une marge fière de l’être est une injure.

            C’est pour ces raisons que l’Etat déteste autant les ZAD et ce qu’elles représentent. C’est aussi pour ça que les ZAD sont réprimées violemment, certains diront que c’est parce que les zadistes sont violents et armés, peut-être, mais de là à mener à la mort d’un homme c’est peut-être bien que le matériel utilisé est disproportionné (Rémi Fraisse, mort à Sivens en 2014). Comme ce sont des espaces qui échappent à l’Etat spatialement et socialement et même pire qui se construisent dans une opposition sociétale, la réaction de celui-ci ne peut qu’être violente.
De même que la peur et la violence se retrouvent dans les propos des tenants du modèle de société actuel, puisque la victoire d’une ZAD montre la défaite de leur vision de la société. Cette engeance que sont les zadistes pourrait se répandre et sa putréfaction pourrait atteindre toute la société. Les termes utilisés dans les médias ne sont pas loin de cette violence. On présente les zadistes et les ZAD comme des zones de chaos, sans foi ni loi, violente alors que ces hommes et ces femmes ne font que développer de nouvelles formes de sociétés. Il y aurait sûrement beaucoup à redire sur la forme que prenne ces initiatives, mais elles ont le mérite d’essayer et surtout de faire reculer l’Etat.

            Mais alors après cela, comment le gouvernement d’Edouard Philippe a pu laisser cette ZAD gagner me direz-vous ? Et bien par un calcul politique. Afin de rompre avec les gouvernements précédents, rompre un statu quo ayant existé depuis bien trop longtemps, montrer la capacité de prise de décisions, même si elles peuvent être difficiles, du gouvernement Philippe, etc. bref se placer en rupture avec les anciens gouvernements.
Après, est-ce une erreur politique ? Est-ce « céder à l’extrême-gauche » ? Je ne saurais le dire, ce n’était que mercredi après tout, mais les raisons qui ont poussées le gouvernement à cela seront sûrement expliquées par les coûts et les bénéfices ce qui lui permettra de garder la tête haute. Une deuxième chose qui va permettre au gouvernement de garder la tête haute, c’est le fait d’annuler le projet mais d’évacuer la ZAD. Le gouvernement pourra ainsi dire que jamais ils n’ont cédé face aux zadistes puisqu’ils les ont fait évacuer ; le gouvernement pourra donc sauver la face.
L’Etat cèdera-t-il à nouveau sur d’autres futures ZAD d’importances ? Après avoir perdu à Sivens et à Notre-Dame-des-Landes, tous les cas sont possibles. Tout ce que l’on peut espérer c’est que lorsque les projets seront illégitimes, les ZAD seront là et l’Etat reculera.

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